La pitié du poëte ému qui les interroge et qui les envie (on le reconnaît à son accent) tout en les plaignant;

Le principal coupable, l'amant, qui se tait, qui sanglote de honte et de douleur d'avoir causé la mort et la damnation de celle qu'il a perdue par trop d'amour; la femme qui répond et qui raconte seule pour tous les deux, en prenant tout sur elle, par cette supériorité d'amour et de dévouement qui est l'héroïsme de la femme dans la passion;

Le récit lui-même, qui est simple, court, naïf comme la confession de deux enfants;

Le cri de vengeance qui éclate à la fin de ce cœur d'amante contre ce Caïn qui a frappé dans ses bras celui qu'elle aime;

Cette tendre délicatesse de sentiment avec laquelle Francesca s'abstient de prononcer directement le nom de son amant, de peur de le faire rougir devant ces deux étrangers, ou de peur que ce nom trop cher ne fasse éclater en sanglots son propre cœur à elle si elle le prononce, disant toujours lui, celui-ci, celui dont mon âme ne sera jamais «désunie»;

Enfin la nature du supplice lui-même, qui emporte dans un tourbillon glacé de vent les deux coupables, mais qui les emporte encore enlacés dans les bras l'un de l'autre, se faisant l'amère et éternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes, mais y retrouvant au fond quelque arrière-goutte de leur joie ici-bas, flottant dans le froid et dans les ténèbres, mais se complaisant encore à parler de leur passé, et laissant le lecteur indécis si un tel enfer ne vaut pas le ciel...

Quoi de plus dans un récit d'amour? La poésie ou l'émotion par le beau, n'est-elle pas produite ici par le poëte en quelques vers plus complétement que par tout un poëme? Aussi c'est pour ces soixante vers surtout que le poëme a survécu. Le poëte de la théologie est mort, celui de l'amour est immortel.

VIII

Au sixième chant, nous retombons à froid dans les supplices de la pluie éternelle et glaciale où les noyés sont, pour comble d'ennui, poursuivis et mordus par le chien Cerbère. Le poëte y lance quelques imprécations, aujourd'hui aussi froides que ce marais du Styx, contre Florence et contre ses ennemis politiques, papes, cardinaux, magistrats souillés de différents vices, et contre les hérésiarques.

Les chants suivants sont pleins de définitions des sciences, des vertus, des orthodoxies de l'école. Ce sont des thèses en vers d'une philosophie ténébreuse. Tout cela est parsemé de vers qui grincent et qui hurlent comme des cloches d'airain dans les tours des cathédrales gothiques. Les centaures, les Harpies, les lacs de bitume d'où s'élèvent en mugissant de douleur des bustes à demi consumés, des âmes liées à des arbres morts, des chiennes affamées poursuivant des esprits en fuite, des damnés transformés en buisson, des pluies de feu sur des déserts de sable et qui l'allument comme l'amadou le briquet, tous les héros de la Fable confondus avec ceux de l'histoire et du temps, des rencontres inattendues du poëte avec les âmes de ses contemporains morts avant lui, et des signalements grotesques, tels que celui de Brunetto Latini, premier maître de Dante: