«Ces âmes clignaient les yeux en nous regardant, comme le vieux tailleur regarde le trou de l'aiguille;»

Des vers sublimes, tels que celui-ci du disciple au maître en le rencontrant:

«Tu m'enseignais là-haut comment l'homme s'éternise!»

Des voyages souterrains sur le dos d'une bête amphibie, en croupe derrière Virgile; des nuées d'allusions, d'images, de prophéties, d'énigmes aujourd'hui sans mots; des promenades de bastion en bastion sur les remparts de l'horrible enceinte; des damnés qui ont le cou tordu, dont le visage regarde les reins, et dont les larmes des yeux baignaient la croupe (encore ici n'employons-nous pas le mot cynique employé par le poëte); des démons qui mordent la langue tirée contre eux par le chef de leur bande; des damnés jouant au cheval fondu sur les épaules les uns des autres au-dessus d'un lac d'asphalte qui englue leurs ailes; des dialogues sans intérêt et sans fin entre le poëte florentin et les obscurs concitoyens de sa ville, qu'il cherche dans la foule et qu'il interpelle; des serpents qui lancent le feu, au lieu de venin, dans la blessure, et qui font flamboyer le damné plus vite que la plume n'écrit un o ou un i:

Ne o si tosto maï ne i si scrisse;

Des énigmes rebutantes d'obscurité, dégoûtantes de lasciveté, mais souvent merveilleuses de versification; des flammes qui parlent; des schismatiques le ventre troué par le glaive, et laissant, comme des tonneaux qui fuient par les douves, pendre leurs boyaux entre leurs jambes:

Rotto dal mento insin dove si trulla!

Vers que je rougirais de traduire, et que M. de Lamennais lui-même a été obligé d'envelopper d'une décente circonlocution; des bustes sans têtes portant dans leurs mains ces têtes en guise de lanterne:

Di se faceva a se stesso lucerna;

Des galeux qui se déchirent la peau en se grattant avec leurs ongles, comme le couteau qui enlève les écailles du poisson; Antée, qui prête son dos gigantesque au poëte pour lui faire franchir un fossé des enfers; des crânes de ses ennemis qu'il empoigne par la chevelure pour les sommer de parler; d'autres damnés qui se déchirent à coups de dents comme des tigres; des récits sans cesse brisés qui fuient derrière vous en laissant dans l'esprit l'impression de l'horreur succédant à l'horreur; puis tout à coup un récit qui dépasse tous les autres, au trente-troisième chant, mais celui-là horreur sublime, le supplice et la mort d'Ugolin!