«J'ignore qui tu es et par quel privilége tu as pu descendre ici; mais, à ton accent, tu me parais véritablement né à Florence.
«Apprends d'abord que je suis le comte Ugolino, et que celui-ci est l'archevêque Ruggieri. Maintenant je te dirai pourquoi il est mon voisin ici.
«Comment, par l'effet de ses perfidies et de ma confiance en lui, je fus d'abord captif, puis mort: cela est oiseux à te dire.
«Mais ce que tu ne peux avoir appris de personne, c'est combien cette mort fut atroce. C'est ce que tu vas entendre, et tu jugeras après si ce monstre m'a assez torturé.
«Une étroite lucarne à travers les murailles de la tour de la Faim, qui a reçu son nom de moi, et qui se referma encore sur tant d'autres, m'avait déjà laissé entrevoir plusieurs fois la clarté du jour par ses fissures, quand je fis un rêve qui déchira pour moi le voile de l'avenir.»
Ugolino raconte ici son rêve, qui n'est qu'une allusion symbolique aux partis qui se combattaient entre Lucques, Pise et Florence.
«À mon réveil, au premier crépuscule du jour naissant, j'entendis mes petits enfants, qui étaient enfermés avec moi, pleurer en dormant et me demander du pain.
«Tu es bien cruel si déjà tu ne t'attristes pas en pensant à ce que ceci faisait pressentir à mon cœur; et si tu ne pleures pas de cela, de quoi pleureras-tu jamais?
«Déjà ils étaient éveillés et déjà s'approchait l'heure où l'on avait coutume de nous apporter la nourriture; mais, à cause des songes qu'il avait faits, chacun d'eux commençait à s'inquiéter dans son doute.
«Et moi j'entendis fermer et sceller pour jamais, à l'étage inférieur de la tour, la seule porte par laquelle on y pénétrait, d'où je regardai au visage mes pauvres petits enfants sans révéler d'un mot mon angoisse.