«Tant de désir sur tant de désir,» dit-il, «me vint de m'élever plus haut qu'à chaque pas de plus je sentais des ailes sortir de moi pour voler.»
«Vois le soleil qui te frappe au front,» dit Virgile, «vois l'herbe tendre, et les fleurs, et les arbrisseaux que cette terre enfanta d'elle-même,—tandis que les beaux yeux (de Béatrice), dont les larmes m'attendrirent pour me prier de venir à toi, deviennent maintenant sereins et joyeux à ton approche.—Tu peux maintenant t'asseoir ou errer à ton gré dans ces bocages, etc.»
Cette délicieuse halte au milieu des plus fraîches et des plus amoureuses images rappelle le chantre de Francesca de Rimini, le disciple de Virgile, le précurseur de Pétrarque. C'est une oasis dans ce désert de scolastique; mais, hélas! l'oasis y est rare et ne s'étend jamais au delà de quelques vers. On retombe bientôt dans les aridités et dans les froideurs de l'allégorie.
Cependant, à mesure que le pressentiment de l'approche de Béatrice le réchauffe, ses vers reprennent de plus en plus l'accent de ses premières poésies amoureuses. À la fin, au sortir d'une forêt enchantée, peuplée des plus charmantes apparitions féminines,—Béatrice elle-même lui apparaît de l'autre côté d'un ruisseau.
«Regarde-moi bien, regarde-moi bien,» lui dit-elle; «oui, c'est bien moi, oui, c'est bien moi qui suis Béatrice. Tu as donc enfin daigné gravir cette montagne? Ne savais-tu point qu'ici l'homme est heureux?»
«Mes yeux,» continue le poëte, «tombèrent sur la claire fontaine; mais, en m'y reconnaissant, je les reportai sur l'herbe, tant la honte me chargea le front.—Telle qu'une mère paraît sévère à son fils, telle elle me paraissait alors, parce que la saveur d'une compassion supérieure est mêlée d'une certaine amertume;—comme la neige soufflée et amoncelée par les vents du nord se congèle sur les épaules de l'Italie,—puis, liquéfiée, se fond sous elle-même, lorsque la terre qu'elle ne recouvre plus l'amollit de sa respiration, comme la cire se fond à la flamme;—ainsi restai-je sans larmes ni soupirs avant d'avoir entendu le chant de ceux qui accompagnaient toujours de leur harmonie les évolutions des astres éternels. Mais, après que j'eus compris que ces esprits célestes me témoignaient par leur accent une plus tendre compassion que s'ils avaient dit: «Ô dame, pourquoi le gourmandes-tu ainsi?»—la glace qui s'était resserrée autour de mon cœur se fit à l'instant eau et souffle, et sortit avec angoisse de mes yeux et de mon sein!»
XIX
Béatrice parle d'abord dans une langue mystique, semblable à celle des anges, et avec un accent qui rappelle l'impassibilité des purs esprits; puis insensiblement la femme et l'amante se retrouvent dans l'immortelle, et elle reproche sévèrement à son amant les distractions amoureuses qu'il a laissées empiéter dans son cœur sur le souvenir sacré de leur premier amour.
«L'aspect de mon visage le soutint quelque temps,» dit-elle aux âmes attentives, «et, en laissant briller sur lui mes jeunes yeux, je le guidai dans le droit chemin.—Mais si tôt que je fus au seuil de mon second âge et que j'eus changé de vie en ces lieux,—celui-ci,» ajoute-t-elle avec un geste de reproche, «se détacha de moi pour se donner à d'autres.»—(Allusion poignante aux nombreux amours profanes que Boccace et les autres historiens reprochent au Dante après la mort de Béatrice.) Puis elle reprend:
«Quand de la chair je fus transfigurée en esprit pur, et que ma véritable beauté se fut accrue avec ma vertu, je lui devins moins chère et moins séduisante.—Il tourna ses pas vers de fausses voies, fausses images du vrai beau, qui ne tiennent rien de ce qu'elles promettent.—Et rien ne me servit de demander pour lui des inspirations, par lesquelles, et en songe et autrement, je le rappelais à moi, tant il en avait peu de mémoire.—Il tomba si bas que tous les moyens de le sauver étaient épuisés et qu'il ne restait qu'à l'épouvanter en lui montrant la race perdue des damnés.—C'est pour cela que je visitai la porte des morts, et que mes prières et mes larmes furent adressées à celui qui l'a conduit ici en haut!—Le décret suprême de Dieu serait vain si l'on passait ce fleuve de l'oubli, et si l'on goûtait la manne céleste en ces lieux sans avoir versé une larme de pénitence, en signe d'absolution!»