Ainsi finit le trentième chant du Purgatoire. Les olympes et les enfers d'Homère, de Virgile, de Milton, de Fénelon, n'ont ni une plus belle scène, ni une rencontre plus pathétique, ni un plus divin langage. La sainteté de l'âme béatifiée, le ressentiment amoureux de la femme, la honte silencieuse de l'amant infidèle, la foi du chrétien repentant, la joie du poëte qui retrouve sa jeunesse, son innocence et sa vertu dans la première créature qu'il a aimée, y sont fondus dans une telle harmonie de couleurs, de sentiments, de remords, de joie, de larmes, d'adoration, qu'ils rendent à la fois le drame aussi divin qu'humain dans l'âme des deux amants sur les confins des deux mondes. Il est impossible de ne pas reconnaître que Pétrarque s'est inspiré de ce platonisme précurseur de Dante dans ses amours avec Laure, et que Milton a imité, sans les surpasser, ces peintures et ces dialogues dans ces scènes d'Éden entre la première des femmes, et le premier des époux. Si Dante avait beaucoup de pareilles inspirations, il aurait réuni à la sauvage rudesse du pinceau de Michel-Ange la suave innocence de la palette du Corrége.
XX
Béatrice, au début du trente et unième chant, semble jouir un peu, comme d'une vengeance, du silence et de la confusion de son amant.
«Dis donc si cela est vrai,» poursuit-elle. «À une si grande accusation il faut que ton aveu se joigne!» Dante ne peut trouver de voix pour répondre. «Que penses-tu?» lui dit-elle encore. «Est-ce que tes honteux souvenirs n'ont pas déjà été effacés par l'eau de ton cœur?...» Le oui que balbutie le poëte fut si imperceptible à l'oreille qu'il ne put être entendu que par les yeux au mouvement de ses lèvres.
«Quels charmes, quelles chaînes t'ont donc lié?» continue l'amante, moitié femme, moitié allégorie de la foi.
«Hélas!» répond le coupable, «les choses présentes égarèrent mes pas par leurs faux attraits, aussitôt que votre visage me fut voilé!»
«Écoute!» reprend Béatrice encore impitoyable dans ses reproches, «jamais la nature ou l'art ne t'offrit un attrait comparable à l'attrait de cette forme mortelle dans laquelle je fus incarnée, et qui maintenant n'est que poussière; et si cet attrait te manqua lorsque je mourus, quelle autre forme mortelle devait désormais t'attirer par un tel désir?—Devais-tu appesantir tes ailes pour aller chercher si bas d'autres blessures ou de quelque autre jeune fille ou de quelque autre vanité d'une si courte jouissance?—Le petit oiseau à peine éclos se trompe deux ou trois fois avant de connaître le danger; mais à ceux qui sont déjà emplumés on présente en vain le piége ou on lance en vain la flèche.»
«Tels que de petits enfants, muets de honte et les yeux en terre, restent immobiles, se reconnaissant coupables et regrettant leur faute,—tel j'étais; et elle me dit alors: «Puisque tu éprouves une telle douleur à entendre, lève la barbe, et tu en sentiras bien plus en me regardant!»
«Je levai, à son ordre, le menton; et, quand elle avait désigné mon visage par la barbe, j'avais bien compris la malignité vénéneuse de l'intention.» (Elle voulait signifier par là qu'il n'était plus un enfant, mais un homme d'âge mûr, quand il avait commis ces fautes.)
«Elle m'apparut,» poursuit le poëte, «de l'autre côté du ruisseau verdi par l'ombre de ses bords; elle m'apparut à travers son voile, et elle effaçait sa beauté première par sa beauté présente autant que jadis elle effaçait toutes les autres beautés d'ici-bas.