XXV

En effet, jusqu'à la fin du dernier chant, son poëme, sans action, sans drame, et par conséquent sans dénoûment, n'est plus qu'un éblouissement d'étincelles, de feux, de flammes, de lueurs, d'ailes, de fleurs volantes, de trinités lumineuses, resplendissantes dans une seule étoile, de visages rayonnants d'auréoles, de cercles inférieurs se fondant dans d'autres cercles supérieurs, comme les plans superposés de bienheureux échelonnés par tous les peintres d'apothéoses dans les dômes des cathédrales; saint Bernard, la Vierge Marie, Rachel, Sara, Rebecca, Judith, saint Jean, saint Benoît, saint Augustin, saint Pierre, sainte Anne, Ésaü, Jacob, Moïse, sainte Lucie, patronne de Palerme, y chantent des Hosanna éternels. La tête du poëte se trouble, les paroles lui manquent; il compare lui-même l'anéantissement de son esprit:

«À la neige qui fond et se distille au soleil, au vent qui expire dans les feuilles légères et immobiles, aux oracles de la sibylle qui se perdent dans leur obscurité. Je vis,» ajoute-t-il, «tout ce que l'univers renferme relié en un volume par l'amour.»

Enfin il discerne, dit-il: «Dans la profonde et lumineuse substance d'un haut foyer, trois cercles de trois nuances et d'une même surface. Et l'une par l'autre paraissait se réfléchir comme Iris dans une autre Iris, et le troisième ressemblait à un feu qui rayonne également d'ici et de là!

«Et je voulais voir, ajoute-t-il, comment l'image s'adapte au cercle et comment elle s'y incorpore. Mais déjà l'amour, qui donne le mouvement au soleil et aux étoiles, tournait mon désir et mon velle (ma volonté) comme une roue qui circule sous une impulsion universelle.»

XXVI

Et ainsi finit par ce dernier vers le triple poëme, comme le rêve d'un théologien qui s'est endormi dans un cloître aux fumées de l'encens et aux chants du chœur, et à qui son imagination représente en songe les images incohérentes des tableaux de sacristie qu'il regardait sur les murailles en s'endormant.

Que l'Italie et la France du dix-neuvième siècle s'extasient à froid sur ces peintures monacales d'un paradis du treizième siècle; que le fanatisme du moyen âge compare de telles conceptions et une telle langue aux conceptions élyséennes ou chrétiennes d'Homère, de Virgile, du Tasse, de Milton, de Fénelon, de Pétrarque, de Klopstock même dans sa Messiade, nous ne le comprenons que dans ceux qui jugent sur parole, et qui ne se sont pas donné, comme nous, la tâche rude de suivre vers à vers, pendant quatre-vingt-seize chants, ce rêveur immortel dans cet égarement mystique de son incontestable génie.

Quant à nous, lecteur de bonne foi et sans prévention, nous répétons hardiment en finissant ce que nous avons dit en commençant: sublime poëte, déplorable poëme, mais impérissable monument de l'esprit humain!

Ce monument, qu'il faudra compulser sans cesse toutes les fois qu'on voudra étudier, pour s'y modeler soi-même, l'empreinte d'un puissant génie d'expression dans une langue qui tient plus du Titan que de l'homme, n'est point un monument de conception, mais un monument de style. Le style, en effet, n'a été, ni avant, ni après, ni dans les vers, ni dans la prose, élevé par personne à une plus forte saillie sculpturale, à une plus éclatante couleur pittoresque, à une plus énergique concision lapidaire que dans les chants du Dante. Un mot est un bloc taillé en statue, d'un seul geste, par ce sculpteur de paroles; un coup de pinceau est un tableau vivant, où rien ne manque, parce que l'image frappe, vit et remue sur la toile de ce coloriste d'idées; chaque pensée tombe proverbe de chaque vers en sortant de cet esprit ou de ce cœur dont le contre-coup, aussi puissant que le coup du balancier sur le métal, frappe en monnaie ou en médaille tout ce qui passe par sa pensée d'airain. Pascal n'est pas plus profond, Bossuet n'est pas plus saillant, Platon n'est pas plus éthéré, Homère n'est pas plus resplendissant, Virgile n'est pas plus sonore, Théocrite n'est pas plus gracieux, Pétrarque n'est pas plus féminin, Eschyle n'est pas plus tragique; mais tout cela par moment, par pages, par demi-pages, par filons d'or ou de diamants, dans une mine de sable, de scories, et quelquefois de fange. Ce style me rappelle à chaque instant ce buste inachevé de Brutus, par Michel-Ange, compatriote du Dante, dans la galerie de Florence, bloc de marbre dont le ciseau effréné de l'artiste, en emportant à grandes déchirures le marbre, a fait un chef-d'œuvre, mais n'a pu faire un visage.