Le culte de la gloire et le dénigrement de la paix étaient-ils bien l'évangile du progrès véritablement rationnel du monde? Était-ce bien au son des tambours qu'on pouvait élever et conduire ce peuple à la liberté? Était-ce bien même à coups de canon qu'on pouvait faire entrer notre philosophie dans la tête des peuples? Béranger avait trop de sagacité pour le croire. Quinze ans d'entretien à cœur ouvert avec lui, et son applaudissement sans réserve à des doctrines tout opposées, dont je fus l'organe en 1848, ne me laissent pas le moindre doute sur ses vraies opinions à cet égard.
Le culte de la gloire rétrospective, c'était la guerre; ce n'était pas la révolution. La guerre, en présentant aux peuples l'ambition de la France au lieu de son exemple, et l'invasion des territoires au lieu de l'apostolat des principes, la guerre devait paraître un outrage français à l'indépendance des nations; la guerre devait, tôt ou tard, les rallier dans l'intérêt d'une défense désespérée. Les nationalités ne pouvaient manquer de se soulever contre une liberté imposée par les armes. Les rois devaient profiter de ce soulèvement d'orgueil blessé de leurs peuples pour transformer leurs sujets en soldats. Le premier empire arma, de son côté, en proportion des forces levées contre lui; il chercha même des ennemis jusque parmi les amis de la France, comme en Espagne. Le sang coula pendant quinze ans entre nous et les nations du continent. Cette guerre fatale les empêcha de se reconnaître et de fraterniser dans la même foi. Les victoires de la France humilièrent ses ennemis, nos revers les enhardirent; en France même l'engouement pour les généraux popularisés dans les camps se substitua trop aisément, dans le peuple, à l'enthousiasme de la liberté; la révolution philosophique et tous ses principes furent jetés comme en dérision aux soldats; toutes les forces du patriotisme furent retournées contre la révolution de 89, qui avait excité ce noble patriotisme. La guerre, qui ne pense pas, mais qui tue, tua la pensée en France et en Europe.
VIII
La guerre défensive, qui avait été le caractère des guerres de la République, est le triomphe de la Révolution, parce que le patriotisme et le libéralisme se confondent dans une telle guerre, et centuplent les forces en centuplant le sentiment du droit et de la légitimité de la gloire. La guerre offensive fut et sera toujours le piége de la Révolution. La Révolution est idée, et n'est pas conquête. Ce sont les idées, invisibles et invulnérables de leur nature, qui doivent combattre pour elle dans l'esprit des peuples; mais, pour que ces idées se naturalisent dans l'esprit de ces peuples, il faut désarmer ces idées. Une vérité présentée à la pointe des baïonnettes n'est plus une vérité: c'est un outrage.
Ce temps-ci l'a du moins compris; c'est une des justices que nous ne refusons pas de lui rendre.
IX
Voilà la véritable philosophie politique de la révolution de 89, sainement comprise et pratiquée. C'était certainement celle de Béranger, comme ce fut la nôtre, comme ce sera celle de tout homme sensé et patient qui ne voudra pas substituer son impatience au progrès naturel et spontané des peuples. C'était aussi la philosophie politique de la grande majorité des hommes de bien en France en 1814 et en 1815. Ils étaient libéraux, ils étaient patriotes, ils étaient affligés du passé, ils étaient résignés au présent, expiation logique, quoique douloureuse, du passé. Ils étaient pleins d'espoir dans un meilleur avenir pour la révolution régulière, mais ils ne confondaient pas une conquête héroïque avec une philosophie.
X
Cependant, ainsi que nous le disions tout à l'heure, le malheur aigrit le cœur, et le cœur aigri fausse l'esprit. C'est ce qui arriva à la France après les désastres de 1814 et de 1815: elle pleurait des larmes de sang. Il lui en coûtait de rentrer dans ses limites territoriales, après avoir tant débordé sur le monde. Ce peuple, à qui on avait donné, depuis l'Empire, des ambitions vastes comme l'univers, trouvait la France bien petite pour sa taille de géant de la guerre; et encore cette France si petite était occupée et rançonnée par les garnisaires de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de l'Angleterre! On ne se résigne pas à la servitude chez soi, bien qu'on ait porté soi-même son omnipotence chez les autres; de plus, la gloire humiliée se venge par la colère et par la menace. On demande une revanche, un autre coup de dé au dieu des armées; on reproche Moscou, Leipsick, Waterloo à Louis XVIII, et l'on dit dans son délire à ce malheureux gouvernement: «C'est toi qui m'as blessé! C'est toi qui m'enchaînes dans les fers forgés par mes vainqueurs! C'est toi qui m'empêches de lever mes armées de 1792, d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, et de reconquérir toutes ces capitales!» Et l'on oublie que toutes ces armées de morts héroïques sont couchées au nombre de quinze cent mille cadavres dans les neiges de la Russie, dans les flots de la Bérézina, dans les sillons de l'Espagne, dans les champs de bataille d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, de Leipsick, de Waterloo! hélas! couchées, où ni la diane, ni le tambour, ni les refrains du Tyrtée de la France ne les réveilleront de leur sommeil!