Ce n'est pas tout: de ces restes, et surtout de ces états-majors survivant à ces armées licenciées au delà de la Loire, s'élève un immense murmure: «Nous nous étions promis, sur les pas de ce conquérant de capitales, les dépouilles opimes de l'univers! Beaucoup devaient mourir, sans doute, mais la fortune au dernier! Et maintenant, nous voilà rentrés jeunes encore dans le village paternel, sans autre perspective qu'une épée pendue au mur et une demi-solde à dépenser dans un indigne loisir! À qui nous en prendre? Aux Bourbons, qui sont là pour recevoir toutes les imprécations de la gloire trompée, de l'ambition déçue! «Haine aux Bourbons! Vive l'armée! Napoléon n'est qu'un captif, mais ne sommes-nous pas captifs avec lui? Ce n'est qu'une ombre, mais c'est l'ombre de notre ambition, de notre gloire et de notre fortune!»
Le peuple, qui ne comprenait pas bien d'abord ce murmure, parce que l'esprit de conquête l'avait fauché comme un pré, finit par s'y associer sans le comprendre, par la puissance d'une éternelle répétition. Les récits villageois de batailles, de conquêtes, d'exploits nationaux, faits à tous les foyers et à toutes les tables populaires par des guerriers, ses fils, ses voisins, ses compatriotes, dont les grades, les uniformes, les blessures, ajoutaient l'autorité de l'héroïsme à l'aigreur du mécontentement, fanatisèrent peu à peu de gloire posthume la France irréfléchie des campagnes et des villes.
XII
Un troisième élément d'irritation vint se joindre à ce murmure sourd de l'armée disséminée dans ses foyers: ce fut l'opposition inattendue d'une ligue inexplicable entre le militarisme humilié, le républicanisme impatient, et l'orléanisme encore irréprochable, mais qui laissait le temps s'approcher de lui avec une couronne dans la main! Ces ambitions coalisées, ayant besoin de recruter des forces dans le peuple qui ne comprend que les idées simples, s'avisèrent de raviver l'esprit de conquête éteint, de souffler sur la gloire assoupie, de verser des larmes très-hypocrites sur les cendres de l'empereur, dont les libéraux avaient été les premiers déserteurs et les plus acharnés blasphémateurs en 1814. Ces hommes construisirent à l'envi ce sophisme, qui jure à Dieu et aux hommes, de despotisme militaire, de républicanisme couronné, et de royauté révolutionnaire confondus dans la même équivoque d'opposition.
XIII
Cependant ce sophisme ne marchait pas encore assez vite au gré de ces ambitieux. Il leur fallait un porte-voix sonore et populaire qui multipliât l'écho de l'opposition, depuis la table de l'opulente bourgeoisie jusqu'à la gamelle de la caserne et jusqu'à la nappe avinée de la guinguette. Ce porte-voix, c'était un chansonnier. Ce chansonnier devait réunir en lui, pour porter coup dans tous les rangs de la société française, l'élégance attique qui se fait entendre à demi-mot à l'homme lettré, l'accent martial qui fait frissonner le soldat, la bonhomie cordiale qui fait larmoyer dans son rire le bon et rude peuple des champs. Ces trois génies, le génie fin et classique du sous-entendu et du ridicule, le génie patriotique et martial du corps de garde, le génie élégiaque et pastoral de la chaumière, étaient difficiles à rencontrer dans un même homme. Un Anacréon pour les amants, un Aristophane pour les malveillants, un Tyrtée pour les escouades, un Théocrite pour les paysans; une lyre, un sifflet, un clairon, une flûte ou un flageolet dans la même main! quel prodige! mais aussi quelle bonne fortune! Ce prodige et cette bonne fortune se rencontrèrent, à l'heure où cela était nécessaire, dans Béranger.
XIV
Si le parti dut beaucoup au poëte, le poëte, il faut le reconnaître, dut beaucoup au parti. Heureux les poëtes qui trouvent, à leur premier vers, un million d'échos échelonnés d'avance sur leur chemin, pour porter leur nom obscur et leurs vers prédestinés aux oreilles, à l'esprit, au cœur de tout un peuple! Ceux-là n'ont pas à se faire lentement, oreille par oreille, leur auditoire étroit et difficile, à conquérir, cœur par cœur, leur pénible renommée, à subir la critique et le dénigrement de leur siècle, pour jouir de cette renommée pendant quelques heures du soir de leur vie, et pour arriver bien vite, avec un nom déjà posthume, avant leur mort, à l'oubli définitif d'un froid tombeau. Un peuple, un gouvernement, une armée, ne se disputent pas la préséance dans leur cortège funèbre; une veuve, un enfant, un vieux serviteur, un chien fidèle, quelquefois suivent seuls leur convoi, à travers les brouillards du matin, dans un faubourg inattentif qui ne sait pas leur nom. Un petit volume enlacé de deux ou trois feuilles de laurier de famille est le seul trophée de leur pauvre cercueil. Pour que le monde se passionne sur votre tombe, il faut avoir servi, volontairement ou involontairement, les passions du monde!
XV
Béranger, en naissant, eut ce bonheur ou ce malheur de naître en pleine popularité, comme ces oiseaux qui éclosent, sans qu'on les couve, en plein soleil. Aussitôt que cinq ou six hommes d'esprit de la conspiration contre les Bourbons, le banquier Laffitte, l'orateur Manuel, le sophiste Benjamin Constant, le diplomate Sébastiani, le républicain la Fayette, le Crassus éloquent Casimir Perrier, l'historien Thiers, l'orateur Foy, Mirabeau probe de l'armée, et vingt autres chefs d'opinion plus subalternes, eurent entendu quelques-unes des chansons de Béranger, ils ne s'y trompèrent pas (la haine est clairvoyante); ils s'écrièrent: Voilà notre homme!