Béranger ne les rechercha pas, ils le recherchèrent; ils lui offrirent tout, patronage, solde, honneurs, puissance dans les victoires futures du parti. Il n'accepta rien que la gloire.
«Faites-moi des échos tant que vous pourrez et tant que vous voudrez,» leur répondit-il; «quant à moi, je ne chante qu'à mon heure et qu'à mon goût. J'aime la Révolution, je sers le peuple, j'honore l'armée, j'illustre la gloire, je pleure les malheurs de la patrie, j'espère sa vengeance; je vois en perspective la république: je ne la refoulerai pas, comme je n'anticiperai pas sur elle; mais point de solidarité entre vous et moi. Je hais comme vous la contre-révolution, les Bourbons surtout; cette haine commune sera le seul pacte entre nous. Je veux rester indépendant, même de vous, en respect de moi-même. Je veux rester simple chanteur des rues et des camps quand vous aurez triomphé, pour ne pas être responsable de vos ambitions et de vos fautes! Je veux rester pauvre pour rester plus grand que vous par l'abnégation de vos richesses. Je veux rester peuple pour vivre et mourir plus près du peuple!»
Ces hommes, peu accoutumés à tant de vertu, crurent que cette vertu n'était qu'une affiche, que tant d'abnégation n'était qu'une prétention plus habile et plus haute, et qu'au jour des rétributions le désintéressement de ce Chansonnier du Danube céderait, comme tant d'autres, à la séduction du pouvoir et aux blandices de la fortune.
XVI
La campagne des chansons de Béranger contre les Bourbons commença. Nous savons comment elle a fini en 1830.
C'est ici le moment d'examiner le talent de cet homme de guerre. Nous le ferons sans prévention, sans flatterie à la mort, sans feint enthousiasme, sans hypocrisie d'amitié, car nous avons toujours trouvé dans Béranger l'homme immensément encore au-dessus du poëte.
En veut-on la preuve? Nous avons été quinze ans son ami, et, pendant les innombrables entretiens que nous avons eus ensemble, nous ne lui avons pas parlé une seule fois de ses chansons, de même qu'il ne nous a jamais parlé de nos œuvres en vers. Entre nous, c'était l'homme qui aimait l'homme; le poëte était réservé.
Cette réticence était honnête des deux côtés. Il m'aurait fallu louer des chansons qui avaient renversé les dieux et banni les rois de ma famille; il lui aurait fallu louer des vers qu'il avait raillés sans doute, comme son parti les raillait pendant la bataille. Nous aurions manqué l'un et l'autre ou de sincérité ou de dignité. Le silence sous-entendu sauvait tout; il nous empêchait de nous apostasier, il ne nous empêchait pas de nous chérir.
Je suis donc très-libre aujourd'hui de parler de son talent poétique dans la mesure juste de mon estime et de mon admiration, sans ajouter et sans retrancher un gramme au poids vrai de ses œuvres dans la balance de l'avenir.