On a beaucoup dit et écrit que le talent de Béranger était gaulois; nous croyons plutôt que ce talent est grec. L'atticisme, cette qualité indéfinissable des choses grecques, est le don par excellence de cet écrivain français. La grandeur de ce talent est dans sa finesse; c'est un poëte politique et philosophique, exquis dans ses proportions.

Qu'est-ce en effet qu'un poëte pindarique? C'est un homme possédé et souvent égaré par l'enthousiasme. Béranger a trop d'esprit pour avoir tant d'enthousiasme; il possède son enthousiasme, il n'en est pas possédé; il le conduit avec un fil imperceptible, mais sûr, partout où il veut passer, comme le conducteur des chars, aux jeux Olympiques, conduit au mouvement du doigt ses coursiers qui ne s'emportent jamais dans la carrière:

«Rasant la borne, et ne la touchant pas.»

Il n'y brise jamais son essieu, il n'y fait même ni bruit ni poussière; il arrive sans qu'on s'aperçoive qu'il est arrivé juste, et court au but qu'il s'est proposé.

D'ailleurs la raillerie est exclusive de l'enthousiasme, et Béranger est souvent un poëte moqueur. Il cherche d'un regard malin le défaut de cuirasse de ses ennemis, les rois, les Bourbons, les nobles, les prêtres, pour lancer sa flèche au point vulnérable et pour rire de la goutte de sang que le dard rapporte à l'arc avec lui. Que ferait-on de l'enthousiasme à ce jeu d'adresse? C'est comme si l'on demandait à Molière de s'enthousiasmer en livrant Tartuffe à la risée d'un parterre. L'enthousiasme de Béranger était dans son cœur, et pas dans son verre; il le gardait pour sa vie, pour la liberté, et pour la vertu pratique dont il était sérieusement et intimement possédé. Il faisait ses vers à petit feu, comme on fond la cire: il ne les chauffait à grande flamme que pour la gloire et pour la patrie.

Ajoutons qu'un poëte pindarique ne s'attache, par l'instinct même de son génie, qu'à chanter des choses grandes, permanentes, éternelles s'il le peut, des choses supérieures aux lieux, aux temps, aux mobiles opinions des hommes, aux passions variables et fugitives des partis et des factions, des choses, en un mot, aussi intéressantes et aussi vraies dans la postérité la plus reculée qu'aujourd'hui.

À l'exception du peuple, de la liberté et de l'héroïsme, auxquels il consacre quelquefois un sublime refrain, Béranger ne chante en général que des choses circonstantielles, relatives, passagères, des passions politiques enfin. Or, la politique étant de sa nature une chose courte, temporaire, mobile comme les événements, les systèmes, les factions qui sont les éléments de la politique, la grandeur et l'immortalité du sujet manquent souvent au poëte politique. Il est comme l'orateur politique: l'heure passée, la passion morte, la faction oubliée, on ne l'écoute plus. C'est le malheur des poésies de parti; elles sont presque toujours aussi des poésies de circonstance. Mais la patrie, l'héroïsme, le peuple, éterniseront le nom du poëte. C'est la partie divine de ses chants.

XVIII

Enfin le véritable poëte pindarique ne chante que des vérités absolues et divines, dont la sainteté et la vertu se communiquent, pour ainsi dire, à son génie. La poésie politique, la poésie de parti surtout, est obligée de chanter souvent le sophisme et le mensonge convenus des gouvernements ou des oppositions, pour que ses vers servent d'armes offensives ou défensives au gouvernement qu'elle sert ou aux oppositions qu'elle caresse. Ces vérités conventionnelles, ces sophismes, ces mensonges du moment, périssent avec les passions qui les fomentent. La beauté même des vers qui les contiennent ne les préserve pas toujours de l'évaporation. Malheur aux poésies politiques dans la postérité! Comprises par les contemporains, elles ne le sont plus par les descendants. La critique historique, vraie, arrive avec le temps; elle souffle sur toutes ces vérités de convention, inventées par les factions régnantes à leur usage, et elle plaint le grand poëte qui leur a prêté un jour son génie. La postérité est impartiale, et c'est pour cela qu'elle est véridique.

Et cependant ce n'est pas tout. Le poëte pindarique s'adresse, dans sa pensée et dans ses œuvres, à l'auditoire le plus vaste, le plus élevé de cœur et d'esprit, le plus universel et le plus éternel qu'il puisse concevoir. Ses chants doivent porter dans tous les temps et dans tous les lieux.