Le Béranger des odes, le Béranger philosophique se réservait pour les derniers chants.
XX
La finesse de style est le second caractère distinctif de ces compositions; Béranger écrit pour le peuple avec une plume de diplomate et avec une délicatesse de courtisan. L'allusion transparente, la double entente malicieuse, le sous-entendu furtif suspendu sur ses lèvres, le demi-mot plus incisif que le gros mot, le sens qui s'arrête pour que la malignité l'achève; l'injure qui ne dit pas tout pour que le peuple, en la complétant lui-même, devienne, pour ainsi dire, le complice intelligent du chansonnier, voilà les figures ordinaires du style de Béranger.
Chacune de ses chansons prenait ainsi la physionomie de son visage: le front candide, les yeux clignés, la bouche équivoque, les joues joviales, le regard narquois, le demi-sourire, le doigt sur les lèvres! Sa figure était sa chanson, sa chanson était sa figure. La vérité même ne devient française qu'à la condition d'avoir le sourire sur la bouche.
Cette finesse de style me fit douter longtemps que le peuple fût assez raffiné pour le comprendre; mais la passion est un grand déchiffreur de sphinx. La passion du peuple était si acerbe, à cette époque, contre les Bourbons, contre la noblesse, contre le clergé surtout, que cette passion aidait le cabaret et la caserne à comprendre les finesses trop littéraires de ce style; même quand il ne les comprenait pas, le peuple y entendait malice de confiance. Il applaudissait jusqu'à ces obscurités. Il y avait une telle entente préétablie entre la multitude et son chansonnier qu'un seul geste de Béranger aurait été aussi communicatif qu'une de ses chansons, et que la France aurait ri ou frémi avec lui sur un signe du télégraphe!
Hélas! il faut en convenir, les funestes amis de la Restauration, dans les Chambres de 1815 et depuis, commençaient à prêter trop d'armes au poëte. La France avait accepté dans les Bourbons la révolution raisonnable et la réconciliation des partis dans la liberté; on lui présentait la contre-révolution insatiable, et la monarchie se faisait parti malgré elle.
XXI
Revenons au talent. Cette finesse de style, qui aurait été un défaut grave dans un poëte populaire, devenait, grâce à l'esprit de parti, un mérite de plus dans Béranger. Le buveur illettré croyait se montrer aussi fin que lui en affectant de l'entendre, et l'amour-propre flatté du peuple concourait à la popularité du chansonnier!
Mais la qualité dominante du talent de Béranger n'était ni dans l'habileté de ses compositions, ni dans la finesse de son style; elle était dans son cœur. Ce cœur, véritablement collectif, était le cœur d'un pays plus encore que le cœur d'un homme; tout y vibrait d'une émotion plus universelle que personnelle. Il devinait tout parce qu'il sentait tout: une grandeur ou une douleur de la patrie, un tambour battant la charge à des grenadiers sur quelque champ de bataille de la République ou de l'Empire, un tocsin du 14 juillet appelant les citoyens à l'assaut de la Bastille, un coup de canon de Waterloo mutilant les débris des derniers bataillons décimés de Moscou ou de Leipsick, un adieu funèbre de César vaincu à ses légions anéanties dans une cour de Fontainebleau; le déchirement d'un dernier drapeau tricolore qui déchirait, avec ce même lambeau, l'orgueil et le cœur d'un million de vétérans humiliés; un soupir du Prométhée impérial enchaîné sur son rocher, apporté par le vent à travers l'Océan du rivage de Sainte-Hélène; un bruit de pas des bataillons étrangers sur le sol de la patrie, un murmure encore sourd du peuple contre la moindre atteinte à sa révolution; un gémissement de proscrit de 1815, le bruit d'un coup de feu d'un peloton de soldats dans l'allée de l'Observatoire, dans la plaine de Grenelle, à Toulouse, à Nîmes, à Lyon, balle sous laquelle tombait un maréchal, un colonel ou un sergent des vieilles bandes françaises; une plainte de prisonnier dans le cachot, un cri de faim dans la chaumière, de souffrance dans la mansarde, une agonie du blessé dans un lit d'hôpital; une mère pressant ses trois enfants contre sa mamelle épuisée près de son mari mort sur son grabat, sans suaire, dans un grenier; un sanglot étouffé de veuve dont le fisc emporte la chèvre nourricière; une voix d'enfant aux pieds nus sur la neige, collant ses mains roidies aux grilles du palais du riche pour y respirer de loin l'haleine du feu de ses festins: tout cela retentissait dans l'âme de Béranger, comme si un autre Asmodée avait découvert à ses yeux les toits des capitales ou le chaume des huttes. Sa sensibilité, non feinte, mais vraie, l'associait, par une universelle sympathie, à toutes ces vibrations de la fibre frémissante ou souffrante des multitudes. On a écrit que le tyran de Syracuse avait construit un édifice où tous les entretiens et tous les murmures secrets du peuple venaient, par un effet d'acoustique, se répercuter et se grossir dans un centre sonore qu'on appelait l'Oreille de Denys: l'oreille vivante de Denys, c'était véritablement, de nos jours, le cœur de Béranger. Cette puissance de souffrir pour tous, et cette puissance de compatir à tous, lui donnaient la puissance d'exprimer pour tous, et tous aussi reconnaissent leurs gémissements dans sa voix. Son talent, c'était sa nature; sa popularité, c'était son patriotisme; sa puissance, c'était son humanité! Toute rumeur cherche son écho dans la nature: quand cet écho est insensible, il rend un son; quand cet écho est animé, il rend une âme. Béranger était l'écho de la Révolution, l'écho de l'armée; le peuple et l'armée s'écoutaient sentir, penser, aimer, haïr, conspirer en lui. C'était l'homme-nation.