Or pourquoi la chanson avait-elle été choisie par Béranger pour devenir ainsi l'écho du sentiment des pensées, des haines, des amours, des conspirations du peuple et de l'armée? C'est que la nature des choses avait choisi d'elle-même et avant lui ce mode de propagande des instincts du peuple et du soldat. C'est au peuple et au soldat que Béranger avait à parler; il faut parler à chacun sa langue, si l'on veut être compris, et surtout si l'on veut être répété.
Si Béranger avait eu à parler à l'imagination enthousiaste et poétique des Grecs du Péloponèse ou de l'Archipel, il aurait composé quelques-uns de ces chants de klephtes, de matelots ou de pasteurs, qui célèbrent des brigandages héroïques, des pirateries féroces, des martyres fanatiques, des amours naïfs et tragiques, tels que les Chants populaires de la Grèce moderne, renaissance d'Homère et de Théocrite, en contiennent par milliers aujourd'hui; poëmes épiques et naïfs en miniature, qui attestent, même sous la grotte du brigand, sous la tente du berger, sous la voile du corsaire, la fécondité et la beauté de l'imagination indélébile du peuple homérique.
Si Béranger avait eu à parler à la rêverie oisive des pêcheurs, des matelots, des lazzaroni du golfe de Naples, il aurait composé des épopées merveilleuses en récitatifs interminables; il les aurait accompagnées de quelques notes de guitare et du bruit des flots sur la plage; il les aurait chantées sur le môle des ports de cette mer, au coucher du soleil derrière les îles, rideaux mystérieux de l'Océan.
Si Béranger avait eu à émouvoir l'âme aventureuse et voluptueuse du peuple qui gémit, de souvenirs et de tristesse, au bord des quais de Venise, il aurait écrit des stances d'Arioste et du Tasse, en vers dignes d'être soupirés sous ce beau ciel, et il les aurait jetés, comme réminiscence classique, dans la mémoire des gondoliers. Qui mieux que lui aurait chanté la glorieuse élégie de Manin?
S'il avait eu même à parler à des Écossais, race ossianique, contemplative, rêveuse et mélancolique comme ses grèves, ses lacs, ses montagnes, il aurait composé quelques-unes de ces ballades touchantes qui font, comme dit Dante:
CHANTER ET PLEURER À LA FOIS.
Mais il avait à faire à un peuple sarcastique de capitale, de caserne, de faubourg, de champs de bataille. Ce peuple dépasse les Grecs en héroïsme, mais il n'égale ni les Campaniens en rêverie, ni les Vénitiens en poésie, ni les Écossais en sensibilité. Ce peuple rabelaisien n'est pas encore arrivé à son âge poétique dans ses couches profondes, et peut-être n'y arrivera-t-il jamais. Son origine gauloise, son goût excessif pour la raillerie, son père spirituel Rabelais, son trop d'esprit, faculté si nuisible au génie poétique d'une race humaine, l'empêcheront peut-être toujours d'être un peuple épique, et encore plus un peuple lyrique. C'est le peuple du rire; il chante des noëls, et il a inventé le vaudeville, deux funestes augures pour qu'il chante jamais des stances héroïques ou des barcaroles sérieuses. Il n'a bien chanté que l'hymne de la guerre, la Marseillaise, en 1792, parce qu'il la chantait en face des armées étrangères, avec l'accompagnement du tambour et du canon!
Mais la partie du peuple français des capitales et des camps à laquelle s'adressait Béranger était peu capable de s'engouer pour une poésie à longue haleine et à grand vol; cette poésie aurait passé par-dessus sa tête: le cygne et l'aigle ne s'abattent pas dans la rue. Il fallait évidemment à ce peuple des chansons.
XXIII
La chanson est la littérature de ceux qui ne savent pas lire. On savait peu lire alors dans les campagnes, dans les casernes et dans les ateliers où Béranger voulait retentir. L'air populaire qui court les rues en sortant du Vaudeville, et que les bornes apprennent d'elles-mêmes à force de l'entendre répéter par les orgues ambulants, est un véhicule nécessaire pour porter la poésie narquoise ou politique de porte en porte, comme le facteur quotidien y porte une lettre, à cent mille adresses. L'air musical est nécessaire aussi pour graver le couplet dans la mémoire du peuple par l'obsession d'un écho qui redit un million de fois le même refrain. Cette musique usuelle qui parle à l'esprit, et ce couplet rhythmé qui danse dans l'oreille, se prêtent l'un à l'autre un mutuel secours pour pénétrer partout. On entend malgré soi la mélodie banale, semblable à la voix du crieur public; souvent même on répète soi-même, en dépit de soi, l'air dont on est obsédé et les paroles qui répugnent à vos opinions. Telle est la puissance de la chanson sur le peuple illettré des capitales en France: c'est l'enseignement mutuel de la borne et du pavé; l'air monte souvent jusqu'au grenier du pauvre; il pénètre même dans le salon du riche; mais son théâtre par excellence est le café. Le café, où les Orientaux rêvent, où les Français chantent, est le véritable centre d'acoustique de la chanson grivoise ou de la chanson politique, ce pamphlet en musique. L'oreille de la France est là pour entendre et retenir.