XXIV
Il ne faut donc nullement s'étonner qu'un esprit de la plus exquise délicatesse, tel qu'était Béranger, ait choisi la forme de la chanson pour se faire l'écho, mais l'écho héroïque de la nation. La chanson était la langue du pays; tant pis pour le pays sans doute, tant pis surtout pour Béranger! Il aurait sans doute bien préféré écrire à l'ombre des rochers de Sicile, comme Théocrite, ou des hêtres du Mincio, comme Virgile, ou des oliviers de l'Hymète, comme Anacréon, ou des figuiers de Tibur, comme Horace, ou des orangers de Sorrente, comme le Tasse.
Il aurait aimé à y écrire, soit des églogues pastorales, soit des ivresses et des amours attiques, soit des odes négligées et badines, soit les épopées de la liberté et de l'héroïsme de son pays. Les siècles et l'univers lettrés l'auraient adopté, mais le jour et la rue ne l'auraient jamais connu. C'est au jour, à la rue, à la passion publique, à la faction régnante qu'il avait à faire. Il fallait donc chansonner, eût-il envie de chanter; eût-il même envie de pleurer, il fallait rire.
D'ailleurs la chanson joviale ou politique, la chanson à boire ou la chanson à tuer un gouvernement, n'était pas entièrement une langue étrangère pour ce jeune poëte de 1810 à 1820. C'était par là qu'il s'était déjà révélé à quelques esprits d'élite dans ce monde des bons vivants dont le dogme, sous l'Empire, était la Clef du Caveau.
La Clef du Caveau, que nous avons vue alors entre les mains de plusieurs de nos condisciples, devenus des chansonniers et des vaudevillistes, était un livre où se trouvaient notés, figurés et alignés, pour la faculté des débutants, tous les airs populaires sur la mesure desquels il fallait, comme sur le lit de Procuste, allonger ou raccourcir son génie quand on voulait écrire pour le Caveau.
Le Caveau était l'académie chantante. Le premier Empire, en comprimant par la censure la pensée, qui vit de liberté, et qui quelquefois en meurt, avait respecté et même favorisé la liberté bachique. La police était de l'avis de César: «Les hommes gras et gros qui chantent à table ou au lit ne sont pas dangereux. Encourageons la chanson; elle tuera la satire.» Une foule d'esprits plus ou moins sincèrement bachiques, depuis Laujon jusqu'à Désaugiers, s'étaient donc relégués au Caveau, et ils y célébraient tous les mois les mystères du vin, de l'amour et du refrain. Un ou deux bons couplets rimés spirituellement par un jeune homme étaient un titre d'admission dans cette académie de la goguette. Béranger y avait été reçu. Le Chansonnier des Grâces était le Moniteur officiel de ce sénat d'Horaces et d'Anacréons de restaurateur. La gloire mensuelle de ces publications faisait éclore un nom sur une page de ces recueils, comme un rayon de soleil fait éclore le ver à soie sur une feuille de mûrier. La seule littérature populaire de la France, de 1805 à 1815, était à table dans ce Caveau. Béranger y avait connu Laujon, Désaugiers, et tous les maîtres de la gaie science. Avec cette flexibilité de caractère qui est la faiblesse et la grâce de la jeunesse, il est naturel qu'il y ait admiré ces maîtres; on comprend qu'il ait été possédé, au début, d'une certaine émulation pour rivaliser de jovialité et de gaudriole avec eux. N'ai-je pas pris moi-même, en sortant du collége, Dorat pour un Anacréon et Parny pour un Tibulle? Ce mode bachique d'ajuster sa poésie sur un air des rues était donc déjà familier comme une habitude à Béranger avant qu'il en eût fait un système. Faire chanter l'amour et le vin, c'était vieux comme le vin et l'amour; mais faire chanter le pamphlet, c'était le génie et la nouveauté du genre.
XXV
Je répète que je n'écris pas ici et aujourd'hui la vie de Béranger; je l'écrirai peut-être ailleurs, et certes ce serait, si j'en avais le talent, un charmant poëme que cette histoire qui a voulu se circonscrire elle-même entre l'atelier d'un ouvrier et la mansarde d'un chansonnier, entre l'aiguille et la plume, deux outils de travail, l'un pour le pain de la famille, l'autre pour la gloire de la patrie. Je ne sais de cette histoire que ce que Béranger m'en a souvent raconté épisodiquement à propos de lui ou des autres; j'en ai entendu assez cependant pour savoir que ce jeune homme, devenu une grande mémoire, n'était nullement dépourvu d'éducation, ni même d'instruction classique.
On a affecté de le dire pour flatter l'ignorance; on a voulu faire croire au peuple que l'éducation était inutile aux mœurs, que l'instruction était inutile à l'esprit, et que, dans les couches neuves et incultes de la nation, le génie né de lui-même portait sans racines les fruits exquis de la littérature, de la philosophie, de la politique et de l'art. Rien n'est moins vrai et rien n'est moins sérieusement populaire que cette adulation à la majesté sérieuse du peuple. Rien n'éclôt sans racine et rien ne fructifie sans culture, excepté l'ivraie, dans le champ de l'esprit.
La culture de l'âme, on la reçoit dans l'honnête famille: la profession de cette famille n'y fait rien, l'indigence encore moins; mais la moralité, ordinairement héréditaire, y fait tout.