La culture de l'esprit, on la reçoit de ses maîtres et de ses livres.

Ni cette éducation qui forme les mœurs, ni cette instruction qui achève l'esprit, n'avaient totalement manqué à Béranger. Il y avait même dans sa famille des traditions de vieilles souches et de vieille séve de nature à élever l'âme plus haut que le sort. Il dit, dans deux de ses chansons, qu'il est né en pleine roture; il y parle cinq ou six fois de son grand-père le pauvre tailleur d'habits de la rue Montorgueil; il prend pour armoiries les ciseaux et l'aiguille de cet honnête artisan de Paris. Avec une affectation inverse des ridicules affectations de fausses noblesses, il répudie l'origine plus illustre que la particule DE, jointe dans ses premières œuvres à son nom de Béranger, donnait à sa naissance.

Le poëte ennobli par lui-même ne voulait dater que de soi. De plus, il faut tout dire, il était de la politique du poëte qui voulait personnifier complétement le peuple dans ses obscurités, dans ses misères, dans ses passions fières ou jalouses, selon le temps; il était de la politique de Béranger de se confondre, depuis la cime jusqu'à la souche, avec ce peuple dont il voulait être à la fois l'image et l'orgueil. Il ne fallait pas deux natures entre ce peuple et lui: le poëte aurait été moins populaire, le peuple aurait été moins confiant. C'est ainsi que Mirabeau s'était fait marchand de drap à Marseille pour se confondre dans le tiers état; et, si nous remontons plus haut, c'est ainsi que Tibérius Gracchus s'était fait plèbe à Rome pour faire trembler l'aristocratie de son pays.

Nous n'approuvons pas cette politique, qui fait déroger le nom de famille pour faire monter plus haut l'ambition, la puissance, la popularité de l'individu. Il faut, quand on est vraiment philosophe, vraiment citoyen, vraiment égalitaire, se résigner avec la même indifférence à sa noblesse ou à sa roture: l'une ne dégrade pas plus que l'autre n'avilit le vrai grand homme. Roture ou noblesse ne sont ni des mérites ni des torts; ce sont des lots que nous avons reçus en naissant, dans la loterie de la Providence. Il y a faiblesse à s'en glorifier, faiblesse à en rougir, faiblesse à les abdiquer. Béranger, quand il fut devenu ce qu'il devait être, un aussi grand cœur qu'il était un grand esprit, pensait exactement comme nous. Mais alors il n'était encore qu'un homme de parti. On comprend qu'à cette époque de sa vie il ait fait ce petit sacrifice à l'envie, divinité de la rue qui vit aussi de fumée, comme les divinités antiques.

XXVI

Mais plus tard, et bien souvent, dans la franchise de ses entretiens à demi-voix, voici littéralement ce qu'il me disait à moi-même:

«Je me nomme bien véritablement DE BÉRANGER. Ma famille, quoique déchue par des revers de son ancienne aristocratie, est bien réellement noble; elle est une branche séparée et séchée de la très-ancienne maison de ce nom, enracinée dans plusieurs provinces de France, et surtout en Provence, en Anjou et en Dauphiné. Ma famille a conservé précieusement les titres de cette filiation dans nos pauvres archives domestiques; elle s'en est toujours entretenue, à portes fermées, avec une certaine vanité pieuse de grandeur déchue, qui est de la niaiserie, si vous voulez, mais la niaiserie vénérable des souvenirs. Il y a plus, ma famille a toujours espéré que, par une vicissitude quelconque du sort, elle remonterait au rang légitime d'où elle était tombée par la misère, et qu'elle se ferait reconnaître, ses titres à la main, pour ce qu'elle est.

«Je n'ai jamais partagé, quant à moi,» ajoutait-il, «ces vanités ni ces espérances; je me suis toujours moqué d'eux quand ils me parlaient de notre noblesse vraie ou fausse; je n'ai jamais voulu voir leurs titres et leurs parchemins; mais je sais qu'ils existaient. Il est donc très-naturel qu'à mon entrée dans la vie et dans les lettres, j'aie porté et signé le nom qui était légitimement celui de notre famille.

«Cette famille, poursuivait-il, avait véritablement aussi des puretés de mœurs et des dignités de sentiment à la hauteur de ce qu'elle appelait son origine.» Il citait, entre autres, comme un type de distinction, d'intelligence et de cœur, une de ses tantes, qui lui servit de mère à l'âge où le cœur des mères est à l'âme de leurs enfants grandis ce que la mamelle est à leurs lèvres quand ils sont au berceau.

De sa véritable mère il ne m'a jamais parlé, soit qu'elle fût morte avant qu'il ait pu la connaître, soit que cette femme, ainsi que l'insinue Alexandre Dumas dans sa remarquable confidence au public sur Béranger, n'ait pas laissé à son enfant devenu homme l'image d'une assez tendre mère. On en est réduit à cet égard aux conjectures. Une seule personne vivante pourrait les rectifier: c'est la vénérable sœur de Béranger, religieuse dans un couvent de Paris; femme de prières dont l'homme de chansons aimait à parler avec respect et avec de tendres réminiscences. Quand l'homme a fait le tour de sa vie et qu'il se rapproche par la mémoire du foyer d'où il est parti enfant, il revoit par la pensée les sœurs qui jouaient dans des berceaux à côté du sien, et, s'il en existe une encore, fût-ce derrière les grilles d'un monastère, toute son âme y reflue: les feuilles en automne tombent sur les racines.