XXVII

Quoi qu'il en soit, Béranger, qui ne me parla jamais de sa mère, m'a parlé presque tous les jours de son père. Ce qu'il me disait de ce père, bien que cela fut un peu confus dans ses discours, est la preuve que le poëte avait reçu par ses soins et par ceux de son grand-père une éducation très-au-dessus de la profession à laquelle il se dit prédestiné dans ses chansons. Un enfant voué à l'établi, à l'aiguille et aux ciseaux, n'aurait pas eu besoin de passer six ans dans une maison d'études libérales de Paris. Or le petit-fils du tailleur étudia pendant ce nombre d'années chez un précepteur ecclésiastique, logé dans les environs de la Bastille. Il y a évidemment dans ce dénuement prétendu de toute éducation, dont Béranger parle au public, la même exagération de subalternité que dans le titre de garçon d'auberge qu'il se donne dans la même chanson. On va voir ce qu'il entendait par garçon d'auberge.

«J'avais,» me disait-il très-souvent, «une excellente tante, qui me recueillit dans sa maison après la mort de mon grand-père. Elle habitait une province du nord de la France. Son mari y jouissait d'une large aisance. Il associait au travail rural de ses champs les profits d'une hôtellerie de faubourg, que ma tante dirigeait, à l'aide de ses nombreux domestiques de ferme. Non-seulement c'était une femme du cœur le plus maternel pour moi, qu'elle traitait comme son propre fils, mais c'était une femme d'une éducation supérieure à son état; je lui dois tout ce qui a pu germer ou fleurir plus tard en moi de bons instincts, de haute raison, de tardive sagesse. Je ne pense jamais sans m'attendrir aux bontés de cette femme accomplie pour moi; à ses conseils, qui sont devenus mes proverbes; aux soins qu'elle se donnait pour me procurer, à Péronne, l'éducation et l'instruction les plus propres à faire de moi, un jour, ou un artisan supérieur à sa condition, ou un homme distingué dans les professions libérales, vers lesquelles elle se complaisait à me diriger.»

On peut lire à cet égard de très-intéressants détails justificatifs de mon opinion dans le Petit Évangile de la jeunesse de Béranger, selon un artisan son disciple, M. Savinien Lepointe. M. Mornand, dans une série d'articles à cœur ouvert, le juge avec autant d'amour et plus de liberté.

On voit qu'il y a loin de cette situation de l'enfant de quatorze ans chez le modèle des tantes à la situation de garçon d'auberge rinçant les verres et changeant l'assiette des rouliers de Péronne. C'était une tutelle, ce n'était point une domesticité. Une laborieuse et fidèle domesticité ne l'aurait pas, à mes yeux, subalternisé moralement davantage; mais il faut appeler les choses par leur nom: le petit Béranger n'était pas garçon d'auberge; il était le neveu et le pupille chéri d'une tante aisée, pieuse, lettrée pour sa condition, qui lui prêtait sa maison, sa bourse et son cœur pour l'élever, par une éducation vigilante, à une honorable profession dans la société.

XXVIII

Ce que Béranger nous a dit tant et tant de fois de cette tante s'accorde parfaitement avec ce qu'Alexandre Dumas a recueilli de sa propre bouche ou des traditions de Péronne.

L'enfant reprit, sous la surveillance de sa tante, les études au moins élémentaires commencées à Paris. La tante y ajouta les études religieuses. Elle le nourrissait de Fénelon et de Racine, de Télémaque et d'Athalie. Quel garçon d'auberge ne deviendrait un enfant d'élite à un pareil régime? Enfin elle le fit entrer à Péronne dans une carrière à la fois lucrative et libérale, carrière qui nécessitait par sa nature des études préalables, et qui par sa nature aussi devait compléter ces études.

Cette carrière était l'imprimerie. À seize ans le poëte futur était apprenti typographe.

La typographie est le vestibule de la littérature; elle suppose dans la classe très-lettrée qui l'exerce une instruction assez universelle, car elle suppose la connaissance minutieuse de la langue, et la langue est la clef de tout savoir.