Les typographes sont par leur art une sorte de noviciat de la littérature; ils sont par leur métier les premiers confidents de l'idée: on pourrait les appeler les secrétaires intimes de leur siècle. Cette intimité confidentielle dans laquelle ils vivent avec les écrivains, les orateurs, les poëtes, les savants, initient forcément ces ouvriers de la pensée à la science, à la politique, aux lettres. Pourrait-on supposer un copiste de musique qui ne comprendrait pas les notes? Pourrait-on supposer un graveur de tableaux qui ne saurait pas le dessin? Il en est de même des typographes. C'est la profession la plus rapprochée de celle de l'écrivain, si toutefois penser, sentir et écrire est une profession. C'est du moins la plus intellectuelle des professions manuelles. Une foule d'hommes de science ou de style, chez toutes les nations, est sortie des ateliers de la typographie. Sans parler de Diderot, de Mercier, et de tant d'autres en France, la typographie en Amérique ne fut-elle pas le métier de Franklin, cet homme qui fondait la liberté religieuse et la liberté républicaine dans le même moule où il fondait les caractères de la pensée?

Béranger n'était donc ni un manœuvre, ni un garçon d'auberge à Péronne et ensuite à Paris; il était le Franklin en germe de la France.

Son talent futur ne naissait donc nullement d'une enfance illettrée et mercenaire; ce talent naissait d'une famille déchue, mais qui se respectait elle-même dans son passé; il naissait des soins d'une tante qui rêvait pour son pupille une restauration du nom de la famille; enfin il naissait d'une première profession essentiellement lettrée, et qui, ayant fait naître un Franklin dans un autre monde, pouvait bien faire éclore un Béranger dans celui-ci. Voilà la vérité sur l'éducation du poëte.

XXIX

Il a laissé dire et il a fait entendre lui-même qu'il ne savait pas le latin, cette langue mère de la littérature occidentale. C'est possible; mais cela ne serait pas une raison d'impuissance dans un homme né pour penser par lui-même et pour écrire dans la langue usuelle de son pays. Il y a si longtemps qu'on parle, qu'on écrit et qu'on traduit le latin dans notre Occident, que l'esprit de l'éloquence, de l'histoire, de la poésie latine, a été tout entier transvasé dans les langues de l'Europe. Qu'importe le mot, quand la latinité de l'idée a passé dans les mœurs et dans le style? J. J. Rousseau lui-même ne savait guère le latin quand il commença à écrire, et cette ignorance l'empêcha-t-elle de se faire le plus pénétrant, le plus harmonieux et le plus éloquent des styles?

Nous avons peine à croire cependant à la complète sincérité de cette ignorance de la langue d'Horace dans le poëte des chansons politiques. Le tour de ces chansons est, selon nous, trop essentiellement latin, sous sa prétention gauloise, pour n'y pas reconnaître à chaque construction de couplet des réminiscences savantes, et trop savantes peut-être, de latinité. Si ces chansons ont un défaut pour les classes mercenaires auxquelles elles sont dédiées, c'est précisément la construction un peu laborieuse, un peu antique et un peu obscure de la phrase. Il y a trop de Tacite, dans ce prétendu ménétrier des tavernes de la Gaule, pour croire qu'il n'ait pas fréquenté dans son enfance les historiens, les satiristes et les politiques de Rome.

XXX

Après son retour à Paris, à l'âge de dix-huit ans, en 1796, on perdait même dans sa conversation le fil de sa vie et de ses études. Il paraît que son grand-père et son père l'avaient rappelé auprès d'eux pour une tout autre occupation que celle de typographe. On le destinait alors à ce qu'on appelle aujourd'hui les affaires, c'est-à-dire à la banque, aux fournitures d'armée et aux spéculations d'argent et de papier, qui avaient pris une grande place dans la vie des Parisiens de cette époque, comme sous la Régence et comme de nos jours. Les conspirations politiques s'y mêlaient aux agiotages de finances. Le père du jeune Béranger, homme spirituel, entreprenant, léger et aimable, disait son fils, s'était jeté tout à la fois dans les jeux de la banque et dans les aventures contre-révolutionnaires.

«C'était un homme bien charmant et bien étourdi que mon père», me disait souvent Béranger. «Quoique je n'eusse que dix-huit ans, j'étais plus sensé et plus prudent que lui dans les affaires auxquelles il m'initiait, et qu'il avait fini par me remettre presque entièrement pour s'occuper plus librement de ses plaisirs et de ses machinations politiques. Le croiriez-vous? mon père était un royaliste de ce qu'on a appelé la Jeunesse dorée du temps. Il avait la main dans toutes les conspirations bourboniennes pour la restauration de la monarchie; il était lié d'opinion et d'amitié avec les chefs vendéens qui rêvaient de rétablir, par les bras de quelques braves paysans, le trône renversé par la république. Il sacrifiait ses intérêts de banque à ses affections d'homme de parti; il encourait, pour ses amis de l'aristocratie, les procès, les exils, les prisons du gouvernement républicain. Sa fortune tout entière y coula; il disparut et me laissa à moi, seul et inexpérimenté, le soin de sauver ses débris et d'honorer ses revers. Je m'en acquittai avec dévouement et honneur, à la satisfaction de tous les créanciers. Ce fut alors que je pris cette intelligence nette et active des affaires qui a si souvent étonné en moi ceux qui ne peuvent pas ajuster deux flèches sur le même arc. Ce fut alors aussi que je pris cet esprit d'ordre, de ponctualité, d'aisance dans l'étroit, qui me caractérise encore aujourd'hui.

«Mais j'y pris en même temps ce dégoût de la fortune et ce goût de la médiocrité qu'on appelle mon désintéressement, qui est vrai, et ce qu'on appelle ma pauvreté, qui est simplement ma liberté. Je n'ai pas voulu entendre parler des affaires pour moi-même, mais j'ai toujours été apte à les bien comprendre et à les bien conseiller dans les autres: les puissances financières, les Laffitte, les Pereire, qui ont été et qui sont mes amis, vous en rendraient au besoin témoignage. J'ai manqué ma vocation; j'aurais été un grand financier.»—Je le crois, lui répondis-je, et surtout un très-grand politique.