«Bah! reprenait-il, à quoi bon? Emporte-t-on son or ou sa puissance à la semelle de ses souliers? J'ai mieux aimé n'être rien. J'ai eu l'ambition de Diogène; mais mon tonneau est plus commode et plus grand que le sien,» poursuivait-il avec un fin sourire; «il contient bien des amis, et il a contenu un fidèle amour; il dépasse encore mes désirs. Je me suis mesuré, et je me suis bâti une destinée juste à la proportion de mon ombre au soleil.»

XXXI

Quant aux années qui suivirent le désastre de son père, la mort de son grand-père, la dispersion et l'indigence de cette famille, il ne m'en dit jamais rien.

Il paraît, d'après ses chansons et ses notes, que tout tomba à cette époque autour de lui dans une pauvreté irrémédiable, et que le jeune poëte chercha pour la première fois dans son esprit les ressources bien douteuses et bien précaires que le talent littéraire encore ignoré du public et de soi-même peut offrir à une famille écroulée.

Ce fut alors aussi que ce jeune homme fut confondu quelque temps par l'adversité avec ceux qui souffrent de la vie dans les misères d'une capitale. Il y contracta des opinions républicaines et soldatesques très-opposées à celles de son père; il y respira le sentiment plébéien, noblesse inverse du prolétaire, jusqu'au dédain pour des classes plus favorisées du sort. Enfin il y fut initié par les mœurs communes à la langue triviale du peuple dont il goûtait les larmes au fond du verre.

Mais ce qu'il y contracta surtout, ce fut la pitié pour ce peuple et l'amour réel des déshérités. Cette compassion et cet amour du peuple honnête et souffrant des ateliers des grandes villes devint sa seconde nature: le malheur fut sa famille. Cela se conçoit; on s'attache à ce que l'on fréquente. C'est ainsi que moi-même, élevé dans les champs et NÉ PARMI LES PASTEURS, comme je l'ai chanté un jour, j'ai contracté, en vivant presque constamment parmi les ouvriers de la campagne, une estime, un goût, une tendresse pour les paysans, qui me firent toujours et qui me font encore préférer la table, la veillée d'une chaumière aux banquets et aux fêtes des palais. Béranger ne connaissait pas les paysans, moi je ne connaissais pas les prolétaires des villes avant 1848; j'avais chanté des idylles, il devait chanter des couplets.

XXXII

Ce fut alors, si l'on en croit l'esquisse biographique d'Alexandre Dumas, que l'âme de Béranger s'ouvrit pour la première fois, et peut-être pour la seule fois de sa vie, à l'amour.

Rien n'est plus près d'aimer qu'un malheureux: les larmes communes sont la soudure des cœurs. L'aventure racontée par Dumas est si étrange qu'elle doit être vraie: on n'invente jamais autant de poésie que la nature, la vie et les hasards du cœur en jettent sur le chemin des hommes d'aventures. Le grand poëte, c'est le sort; nous ne sommes que les personnages avec lesquels il compose ses drames. J'ai connu les deux personnages vieillis de ce drame de jeunesse et d'amour. Je parlerai tout à l'heure de celle qui fut Lisette, compagne de la jeunesse, de l'âge mûr, de la poésie et de la vieillesse de Béranger. Voici comment, selon la biographie intime, ces deux enfants se connurent, s'aimèrent, et mêlèrent leurs destinées qui devaient se confondre jusqu'au tombeau.

XXXIII