Le poëte prépare par cette réflexion de l'indifférence, la confidence cruelle que Dalti va faire à Portia dans la gondole.—«Vous repentez-vous, lui dit-il, de ce que vous avez, fait?»—«J'ai fait cela pour vous,» répond-elle.

Je ne m'en repens pas.—Ô nature, nature!
Murmura l'étranger, vois cette créature;
Sous les cieux les plus doux qui la pouvaient nourrir,
Cette fleur avait mis dix-huit ans à s'ouvrir.
A-t-elle pu tomber et se faner si vite,
Pour avoir une nuit touché ma main maudite?

Après cette exclamation où le remords du séducteur prévaut sur la félicité même de l'amant, Dalti avoue à Portia qu'il n'est rien de ce qu'il paraît être; qu'il est le fils d'un pêcheur de Venise, corrompu de bonne heure par les vices de cette ville débauchée; qu'après avoir fréquenté les plus viles courtisanes et les maisons de jeu de Venise, il a trompé Portia sur son rang et sur sa fortune; que ce rang est dérobé; que cette fortune, acquise un moment au jeu, est perdue jusqu'à la dernière obole, et qu'il ne lui reste que cette barque achetée la veille pour gagne-pain. Cette confidence étonne, sans l'ébranler, le cœur intrépide de Portia. Ici encore le poëte laisse le rôle sublime du dévouement à la femme.

Portia, dès le berceau, d'amour environnée,
Avait vécu comtesse ainsi qu'elle était née,
Jeune, passant sa vie au milieu des plaisirs.
Elle avait de bonne heure épuisé les désirs,
Ignorant le besoin, et jamais, sur la terre,
Sinon pour l'adoucir, n'ayant vu de misère.
Son père, déjà vieux, riche et noble seigneur,
Quoique avare, l'aimait, et n'avait de bonheur
Qu'à la voir admirer, et quand on disait d'elle
Qu'étant la plus heureuse, elle était la plus belle.
Car tout lui souriait, et même son époux,
Onorio, n'avait plié les deux genoux
Que devant elle et Dieu. Cependant, en silence,
Comme Dalti parlait, sur l'océan immense
Longtemps elle sembla porter ses yeux errants.
L'horizon était vide, et les flots transparents
Ne reflétaient au loin, sur leur abîme sombre,
Que l'astre au pâle front qui s'y mirait dans l'ombre.
Dalti la regardait, mais sans dire un seul mot.

—Avait-elle hésité?—Je ne sais;—mais bientôt,
Comme une tendre fleur que le vent déracine.
Faible, et qui lentement sur sa tige s'incline,
Telle, elle détourna la tête, et lentement
S'inclina tout en pleurs jusqu'à son jeune amant.
—Songez bien, dit Dalti, que je ne suis, comtesse,
Qu'un pêcheur; que demain, qu'après, et que sans cesse
Je serai ce pêcheur. Songez bien que tous deux
Avant qu'il soit longtemps nous allons être vieux.
Que je mourrai peut-être avant vous.

—Dieu rassemble
Les amants, dit Portia; nous partirons ensemble.
Ton ange en t'emportant me prendra dans ses bras.

Mais le pêcheur se tut, car il ne croyait pas.

Dans ces douze pages de ballade ou de poëme de Portia, il y a pour nous une révélation d'un poëte de première race. On sent que la richesse d'imagination et la jeunesse encore saine du cœur s'agitent en lui sous la froide ironie du sceptique. La nature prévaut un moment sur le paradoxe; mais, hélas! ce moment est court, le paradoxe littéraire, conséquence du paradoxe moral, l'emporte, et le poète retombe de l'amour dans l'ironie. Chute sans fond d'où l'on ne remonte que le cœur brisé et par un effort surhumain de vigueur morale.

Mais où est la vigueur morale quand toute foi dans sa propre nature manque à l'âme? Elle n'est plus que dans le repentir, car le repentir est la dernière force de l'âme; c'est celle qui se réveille quand toutes les autres sont assoupies. Neuf fois sur dix, l'homme qui va quitter ce monde expire en se frappant la poitrine et en implorant le divin pardon. Mais, ce jeune homme débordant de vie était loin du jour où l'on se demande: «Pourquoi et comment ai-je vécu?»

VI