Une petite nouvelle de Boccace en vers, intitulée Portia, vient après ce poëme. Ce n'est plus une débauche, c'est une ballade; mais cette ballade est écrite en style de poëte épique. Juliette et Roméo dans Shakspeare, Lara dans Byron n'ont pas d'accents à la fois plus fantastiques et plus étranges. La fantaisie ici touche à l'épopée, mais le sujet est toujours monotone: un crime d'amour puni par la jalousie ou par la satiété.
Un vieux seigneur a épousé la belle vénitienne Portia. Un jeune cavalier aime Portia, il en est aimé. Dalti, c'est le nom de l'amant, attend le signal des entretiens secrets dans une église. La sainteté du lieu répand ici sa solennité grave sur le style.
L'église était déserte, et les flambeaux funèbres
Croisaient en chancelant leurs feux dans les ténèbres.
Quand le jeune étranger s'arrêta sur le seuil.
Sa main n'écarta pas son long manteau de deuil
Pour puiser l'eau bénite au bord de l'urne sainte.
Il entra sans respect dans la divine enceinte,
Mais aussi sans mépris.—Quelques religieux
Priaient bas, et le chœur était silencieux.
Les orgues se taisaient, les lampes immobiles
Semblaient dormir en paix sous les voûtes tranquilles;
Un écho prolongé répétait chaque pas.
Solitudes de Dieu! qui ne vous connaît pas?
Dômes mystérieux, solennité sacrée,
Quelle âme, en vous voyant, est jamais demeurée
Sans doute ou sans terreur?—Toutefois devant vous
L'inconnu ne baissa le front ni les genoux.
Il restait en silence et comme dans l'attente.
—L'heure sonna.—Ce fut une femme tremblante
De vieillesse sans doute ou de froid (car la nuit
Était froide), qui vint à lui.—Le temps s'enfuit,
Dit-il, entendez-vous le coq chanter? La rue
Paraît déserte encor, mais l'ombre diminue.
Ces vers attestent que le poëte ne restait terre à terre que par système, mais qu'il pouvait, s'il l'avait voulu, déployer des ailes dans une région plus haute de la pensée. Il le pouvait aussi dans la région des sentiments, témoin l'entretien de Dalti et de Portia dans les lassitudes du cœur:
Portia le vit pâlir: «Ô mes seules amours,
Dit-il, en toute chose il est une barrière
Où, pour grand qu'on se sente, on se jette en arrière;
De quelque fol amour qu'on ait empli son cœur,
Le désir est parfois moins grand que le bonheur;
Le ciel, ô ma beauté, ressemble à l'âme humaine:
Il s'y trouve une sphère où l'aigle perd haleine,
Où le vertige prend, où l'air devient le feu,
Et l'homme doit mourir où commence le Dieu!
.........
L'époux caché derrière un pilier se découvre, les dagues se croisent, le mari tombe mort sur le pavé de l'église. Les amants s'évadent.
À quelque temps de là, on les retrouve ensemble à Venise, dans une de ces rêveries nocturnes qui sortent de la mer et de l'ombre des palais de cette capitale des songes. La description égale ici, si elle ne les surpasse pas, les notes les plus sonores du poëte de Venise, Byron. Écoutez:
Une heure est à Venise,—heure des sérénades;
Lorsqu'autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades,
Les pieds dans la rosée, et son masque à la main,
Une nuit de printemps joue avec le matin.
Nul bruit ne trouble plus, dans les palais antiques.
La majesté des saints debout sous les portiques.
La ville est assoupie, et les flots prisonniers
S'endorment sur le bord de ses blancs escaliers.
C'est alors que de loin, au détour d'une allée,
Se détache en silence une barque isolée,
Sans voile, pour tout guide ayant son matelot,
Avec son pavillon flottant sous son falot.
Telle, au sein de la nuit, et par l'onde bercée,
Glissait, par le zéphir lentement balancée,
La légère chaloupe où le jeune Dalti...
Agitait en ramant le flot appesanti.
Longtemps, au double écho de la vague plaintive,
On le vit s'éloigner, en voguant, de la rive;
Mais lorsque la cité qui semblait s'abaisser,
Et lentement au loin dans les flots s'enfoncer,
Eut, en se dérobant, laissé l'horizon vide,
Semblable à l'alcyon qui, dans son cours rapide,
S'arrête tout à coup, la chaloupe écarta
Ses rames sur l'azur des mers, et s'arrêta.
—Portia, dit l'étranger, un vent plus doux commence
À se faire sentir.—Chante-moi ta romance.
De tels vers font pleurer de regret de ce qu'un poète capable de les avoir sentis et écrits ait trempé sa plume si souvent dans le ruisseau trivial de Paris, au lieu de la tremper toujours dans la mer limpide et inspiratrice des lagunes. Mais il semble se complaire, comme un violoniste impatient, à briser la corde à laquelle il vient de faire rendre de si délicieux accords. Il n'y manque pas ici comme ailleurs. La romance est une tragédie, et pis qu'une tragédie, une dérision.
Quel homme fut jamais si grand, qu'il se pût croire
Certain, ayant vécu, d'avoir une mémoire
Où son souvenir, jeune et bravant le trépas,
Pût revivre une vie, et ne s'éteindre pas?
Les larmes d'ici-bas ne sont qu'une rosée
Dont un matin au plus la terre est arrosée,
Que la brise secoue, et que boit le soleil;
Puis l'oubli vient au cœur, comme aux yeux le sommeil.