IV

Les Marrons du feu sont une débauche complète de poésie et de licence qui dépasse en talent et en scandale d'images Don Paez. C'est un poëme dialogué plus qu'un drame. Un certain Raphaël aime une danseuse, la Camargo. Le temps et la jouissance ont usé chez lui l'amour; cet amour est toujours jeune et brûlant dans le cœur de la danseuse. Il faut rendre justice au poëte, il fait comme la nature, il donne toujours le beau rôle à la femme. Parmi tous ses sacrilèges, il se refuse au moins celui-là.

.........La pensée
D'un homme est de plaisirs et d'oublis traversée;
Une femme ne vit et ne meurt que d'amour;
Elle songe une année à quoi lui pense un jour!

Don Desiderio est le rival malheureux de Raphaël. Raphaël et don Desiderio se grisent ensemble pendant que la Camargo danse au théâtre. Raphaël propose à don Desiderio de lui fournir l'occasion de déclarer son amour. Il n'a pour cela qu'à prendre le manteau de Raphaël et à se présenter sous son nom pendant les ténèbres au logis de la danseuse. Ce tour de Scapin s'accomplit, la Camargo découvre la supercherie, elle jure de se venger du mépris que Raphaël a fait de sa passion pour lui. Elle promet à don Desiderio d'écouter ses soupirs, s'il tue Raphaël. Le meurtre, prix de l'amour est consommé, don Desiderio jette le cadavre à la mer, il triomphe et se promet le prix de son assassinat:

Va, ta mort est ma vie, insensé! Ton tombeau
Est le lit nuptial, où va ma fiancée
S'étendre sous le dais de cette nuit glacée!
Maintenant le hibou tourne autour des falots.
L'esturgeon monstrueux soulève de son dos
Le manteau bleu des mers, et regarde en silence
Passer l'astre des nuits sur leur miroir immense.
La sorcière accroupie et murmurant tout bas
Des paroles de sang, lave pour les sabbats
La jeune fille nue; Hécate aux trois visages
Froisse sa robe blanche aux joncs des marécages;
Écoutez.—L'heure sonne! et par elle est compté
Chaque pas que le temps fait vers l'éternité.
Va dormir dans la mer, cendre! et que ta mémoire
S'enfonce avec la vie au cœur de cette eau noire!
Vous, nuages, crevez! essuyez ce chemin!
Que le pied, sans glisser, puisse y passer demain.

On ne sait pas pourquoi l'assassin burlesque don Desiderio déclame ces vers shakspeariens et fantastiques sur le corps de son rival. Mais les vers sont splendides comme un clair de lune entre deux nuages. L'assassin va demander à la danseuse la récompense de son forfait. Elle se moque de lui et le congédie.

C'est la moralité de cette comédie,

dit le poëte au dernier vers.

On ne conçoit pas bien pourquoi Alfred de Musset a rimé cette facétie tragique. Elle est pleine d'entrain et vide de sens; ou si elle a du sens, elle ne peut en avoir qu'un; une moquerie de l'amour, la dernière chose dont puisse se moquer un poëte.

V