Don Paez, non content d'avoir immolé son rival à un caprice, veut venger froidement ce caprice trahi sur sa maîtresse. Il va chez une bohémienne vendeuse de crimes, il achète un poison et un poignard pour accomplir sa vengeance avec le raffinement d'un voluptueux qui veut trouver même la saveur de la débauche dans le dernier soupir de la vie, paradoxe qui se trouve dans toutes les compositions de ce temps et qui n'est jamais dans la nature; car entre deux passions extrêmes dans le cœur de l'homme, il n'y a jamais équilibre. Si c'est la vengeance qui remporte en lui, il ne caresse pas la victime qu'il va frapper, il la hait et il la déchire comme le tigre; si c'est l'amour qui l'emporte, il ne tue pas, il pleure et il pardonne.

Mais la description de la masure sordide habitée par la bohémienne vendeuse de philtres est neuve, pittoresque et gravée au noir dans la poésie qu'on pourrait appeler flamande de la France.

Connaîtriez-vous point, frère, dans une rue
Déserte, une maison sans porte, à moitié nue;
Près des barrières, triste;—on n'y voit jamais rien,
Sinon un pauvre enfant fouettant un maigre chien;
Des lucarnes sans vitre, et par le vent cognées.
Qui pendent, comme font des toiles d'araignées;
Des pignons délabrés, où glisse par moment
Un lézard au soleil;—d'ailleurs nul mouvement.
Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnières,
S'accroupir vers le soir de vieilles filandières,
Qui, d'une main calleuse agitant leur coton,
Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton;
De même l'on dirait que, par l'âge lassée,
Cette pauvre maison, honteuse et fracassée,
S'est accroupie un jour au bord de ce chemin.
C'est là que don Paez, le lendemain matin,
Se rendait.—etc.

........ Sur la porte
Pendait un vieux tapis de laine rousse, en sorte
Que le jour en tout point trouait le canevas;
Pour l'écarter du mur, Paez leva le bras.

Cette seule ébauche du paysage trahissait dans la jeune main un vrai poëte. Cela n'égale pas en grâce, mais cela surpasse en précision pittoresque le chef-d'œuvre de La Fontaine, la description de la maison de Philémon et de Beaucis.

Don Paez emporte le philtre qui donne à la fois le délire de l'amour et le délire de l'agonie. Juana attend avec impatience son amant. Ici le poëte se retrouve comme malgré lui amant et poëte. Lisez le portrait de Juana, vous le diriez tracé par la main de Byron ou d'Hugo, non du Byron de Don Juan, mais du Byron d'Haïdé.

Comme elle est belle au soir, aux rayons de la lune,
Peignant sur son cou blanc sa chevelure brune!
Sous la tresse d'ébène on dirait, à la voir,
Une jeune guerrière avec un casque noir!
Son voile déroulé plie et s'affaisse à terre.
Comme elle est belle et noble! et comme, avec mystère
L'attente du plaisir et le moment venu
Font sous son collier d'or frissonner son sein nu!
Elle écoute.—Déjà, dressant mille fantômes,
La nuit comme un serpent se roule autour des dômes;
Madrid, de ses mulets écoutant les grelots,
Sur son fleuve endormi promène ses falots.
—On croirait que, féconde en rumeurs étouffées,
La ville s'est changée en un palais de fées,
Et que tous ces granits dentelant les clochers
Sont aux cimes des toits des follets accrochés.
La señora pourtant, contre sa jalousie,
Collant son front rêveur à sa vitre noircie,
Tressaille chaque fois que l'écho d'un pilier
Répète derrière elle un pas dans l'escalier.
—Oh! comme à cet instant bondit un cœur de femme!
Quand l'unique pensée où s'abîme son âme
Fuit et grandit sans cesse, et devant son désir
Recule comme une onde, impossible à saisir!
Alors, le souvenir excitant l'espérance,
L'attente d'être heureux devient une souffrance;
Et l'œil ne sonde plus qu'un gouffre éblouissant,
Pareil à ceux qu'en songe Alighieri descend.
Silence!—Voyez-vous, le long de cette rampe,
Jusqu'au faîte en grimpant tournoyer une lampe?
.........

Ici la mort les saisit dans l'affreux contre-sens de la passion et du meurtre. Le rideau tombe sur deux cadavres et la moralité est digne du drame.

...... Sous une nue obscure
La lune a dérobé sa clarté faible et pure.—
Nul flambeau, nul témoin que la profonde nuit
Qui ne raconte pas les secrets qu'on lui dit.
—Qui le saura?—Pour moi, j'estime qu'une tombe
Est un asile sûr où l'espérance tombe,
Où pour l'éternité l'on croise les deux bras,
Et dont les endormis ne se réveillent pas.

À travers ces lueurs d'un talent néfaste mais énergique, on entrevoit nettement que si la poésie est vivante, l'âme est morte avant d'être née. Le vent du matérialisme l'a éteinte dans la poitrine de ce jeune homme. À l'absence complète de toute autre sensibilité que la sensibilité des sens et des instincts, correspond en lui la foi complète et avouée dans l'éternité du sommeil de la mort. Aussi, à dater de ce premier poëme applaudi avec frénésie par une jeunesse saturée d'idéal et ennuyée de platonisme, Alfred de Musset se déclara-t-il de plus en plus le poëte des sens contre les poëtes de l'âme. Il n'avait versé dans Don Paez qu'une goutte du philtre empoisonné de la bohémienne, Circé de faubourg: il le versa à pleines coupes dans ses poëmes suivants. Il s'était enivré lui-même du philtre qu'il avait composé pour endormir et pour tuer l'âme de Juana.