Ces trois éléments d'opposition étaient, de 1826 à 1830, d'abord le bonapartisme de l'armée, force immense dans un peuple de soldats où cent mille légionnaires, généraux, officiers ou sous-officiers, licenciés ou aigris par les revers et par l'inaction, semaient dans toutes les villes et dans toutes les chaumières l'éternelle légende des exploits de leur César et l'éternelle complainte de leur propre déchéance. Béranger, en faisant vibrer la corde de la gloire, faisait vibrer du même doigt la corde de cet innombrable parti.

Le second de ces éléments était la Révolution.

La liberté dont on jouissait depuis la chute de l'Empire réveillait les âmes. On ne peut pas impunément laisser penser la France; dès qu'elle pense, elle conspire: elle conspire à haute voix sous les gouvernements despotiques; elle conspire à voix basse sous les gouvernements absolus.

Or dans ce qu'on appelle la Révolution en France il y a deux natures: une nature irréfléchie, inquiète, convulsive, incapable de repos, sans autre but que sa propre agitation, envieuse des supériorités et inhabile à en produire elle-même; toujours prête à renverser sans savoir ce qu'elle veut construire, sorte de fièvre nerveuse nationale qui donne des convulsions au corps social au lieu de lui donner la croissance régulière et l'action progressive qui forment ce qu'on appelle la civilisation: c'est ce qui distingue l'esprit de faction et de démagogie de l'esprit de civisme et de liberté.

Cet esprit de faction et de démagogie a sa langue à part, langue triviale, dénigrante, quelquefois ordurière, jetant le mépris, l'offense, l'injure, le ridicule sur les choses et sur les hommes qu'elle veut saper; prêtant des pierres à la multitude pour lapider les noms qui l'offusquent, comme les démagogues d'Athènes prêtaient des coquilles aux Athéniens pour proscrire Aristide.

Les tribuns ambitieux se servent de cette langue des démagogues, tout en les redoutant, comme on se sert de la poudre pour faire éclater le rocher. Béranger a eu le tort de s'en servir quelquefois dans ses chansons de guerre contre le gouvernement des Bourbons. Nous n'offensons pas sa chère mémoire en l'avouant ici, car lui-même, quand il eut généreusement déposé les armes après la victoire, reconnaissait devant nous que la sainte colère de la liberté l'avait emporté quelquefois, dans sa jeunesse, au delà du juste. Qui de nous, hommes qui avons traversé un demi-siècle de combats d'opinion, de presse, de tribune, peut se rendre témoignage qu'il ne regrette pas un mot tombé de sa bouche ou de sa plume? Un tel homme ne serait pas un homme, ce serait le dieu de l'impartialité!

IX

Nous en avons dit assez pour montrer notre désapprobation de ce genre d'opposition dans les opinions. Nous ne l'approuvons pas davantage dans le style. Ce genre de littérature, quand on s'y livre, a l'inconvénient de ne faire considérer les choses et les hommes que du côté ridicule, et, par conséquent, de rabaisser, de ravaler, de fausser l'esprit, comme de dégrader la langue. Vadé était un poissard, ce n'était pas un Français.

Il en est exactement de ces chansonniers de carrefour ce qu'il en est des peintres de caricatures, qui s'étudient à prendre la figure humaine en moquerie et à la traduire en dérision. À force de peindre le laid ils finissent par ne plus pouvoir peindre le beau. C'est Callot et Raphaël: il y a un monde entre eux. Voilà pourquoi j'ai toujours haï la caricature, cette ironie de l'œuvre de Dieu, ce blasphème au crayon. Béranger n'était pas fait pour ce jargon; aussi le dépouilla-t-il bientôt comme une grimace de la langue qui n'allait pas à son génie. Il reprit sa langue naturelle, celle d'Anacréon, d'Horace, de Pindare et de Racine.

Mais il y avait un troisième élément dans l'opposition de Béranger, élément qui purifiait et qui transformait en lui les deux autres: c'était la charité du peuple, le charitas generis humani de Cicéron; son âme en était réellement pétrie.