Ces vers ne sont pas d'une bien haute poésie, mais ils sont d'un profond accent de patriotisme, qui est la poésie du poëte politique. Où est la grande pensée de la Marseillaise? Dans l'accent! Elle chantait mal, mais c'était la voix des frontières; la voix de Béranger était le cri de Waterloo.
VI
Le chansonnier devenait de plus en plus un poëte politique; c'est sous ce rapport seulement que nous le considérons ici.
Les chansons de table ou de jeunesse dont ce premier volume est enrichi suivant les uns, maculé selon nous, ne sont pas de la compétence de la critique; elles sont de la compétence de la morale. Nous n'en méconnaissons pas la double verve, mais cette verve bachique ou érotique n'est pas de la littérature, encore moins de la politique: c'est de l'agrément, de la folie, de l'ivresse, du scandale, du badinage si l'on veut; mais, quand on a l'oreille du peuple, il ne faut pas badiner avec le vice. D'ailleurs la critique est à jeun et le poëte est ivre; il n'y a pas de parité entre eux, ils ne pourraient s'entendre: l'un raisonne et l'autre délire. Ne relisons donc pas ces pages. Toutefois nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver un sentiment de tristesse quand nous rencontrons sous nos doigts les débauches de gaieté folle dans ces volumes, dont les mères déchireront bien des pages pour préserver l'innocence de leurs fils. Ces pages nous font l'effet de ces couronnes de roses, de ces boucles de cheveux blonds noués de faveurs déteintes que l'on trouve quelquefois au fond d'une cassette, dans l'inventaire après décès d'un vieillard, souvenirs des joies de la vie qui jurent avec la gravité du moment. Ces roses qu'on a respirées un jour avec délices, à table ou au bal, ont un aspect morose et une odeur malséante sur le cercueil d'un sage que nous n'avons jamais connu que sous la couronne de ses cheveux blancs. Laissons donc le poëte des heureux, et revenons au poëte du peuple.
VII
À mesure que le gouvernement de la Restauration durait, sa nature, ses difficultés, ses fautes, et surtout celles de son parti et de ses Chambres parlementaires, aliénaient de la royauté des Bourbons une plus grande masse d'opinions désaffectionnées, aigries ou hostiles.
Les impôts et les emprunts dont il avait fallu charger la propriété, après les deux invasions dont la Restauration était innocente, puisqu'il fallait payer la rançon du territoire, les fureurs mal contenues de la Chambre de 1815, les massacres de Nîmes et de Toulouse, les listes de proscription dressées à regret par le roi sous le doigt impérieux d'une Chambre vengeresse; les meurtres incléments et impolitiques des généraux, de Labédoyère, du maréchal Ney, meurtres qui, dans quelques hommes, atteignaient l'armée tout entière; les procès pour cause de libelles, les prisons pour cause de couplets, les missions plus royalistes que religieuses parcourant le pays, présentant la croix à la pointe des baïonnettes, et répandant sur toute la surface de la France moins des apôtres de religion que des proconsuls d'agitations civiles; la guerre d'Espagne, guerre qui était en réalité française, mais qui paraissait une guerre intéressée de la maison de Bourbon seule contre la liberté des peuples; enfin la mort de Louis XVIII, ce modérateur emporté malgré lui par l'emportement de son parti; l'avénement de Charles X, qu'on supposait le Joas vieilli d'un souverain pontife prêt à lui inféoder le royaume; les oscillations de son gouvernement, jeté, des mains prudentes de M. de Villèle, aux mains conciliantes de M. de Martignac, pour passer aux mains égarées de M. de Polignac; l'abolition de la garde nationale de Paris, cette déclaration de guerre entre la bourgeoisie et le trône: toutes ces circonstances, tous ces malheurs, tous ces excès, toutes ces fautes, toutes ces faiblesses, toutes ces violences, toutes ces folies avaient progressivement fait de l'opposition populaire en France une puissance plus forte que le Gouvernement.
Béranger avait ressenti ces torts dans son cœur par le contre-coup du cœur du peuple. On pourrait écrire par ses chansons l'histoire de l'esprit public pendant la Restauration; elles sont véritablement l'almanach chantant des drames divers, comiques ou sérieux, qui firent rire, gronder, saigner la France jusqu'à la chute tragique de la monarchie des Bourbons. Jamais un pays ne se personnifia davantage dans son poëte. Il faut dire aussi, à la gloire du poëte des révolutions, que son talent, d'abord badin et moqueur, grandit avec les circonstances, et qu'après avoir joué avec l'opinion il finit par frémir avec elle; la passion publique le trouva à la hauteur de ses colères. Il avait été l'Aristophane du trône, de l'aristocratie, de l'Église; il devint le Tyrtée de la nation et de la Révolution. C'est alors que ses chansons devinrent, en réalité, des odes. Ce sont celles-là surtout que nous citerons.
VIII
Mais, d'abord, disons un mot des trois éléments qui concoururent alors à former cette opposition terrible contre les Bourbons de 1814 et qui donnèrent à Béranger cette popularité combinée et irrésistible sous laquelle il fit écrouler une dynastie, hélas! pour en relever une autre moins légitime. La décomposition historique de ces trois éléments nous donnera le secret de ce qu'il y a eu de fugitif et de ce qu'il y aura de permanent dans la popularité du nom de Béranger.