Au mois de juin, la note commence à changer avec le souffle populaire; mais l'opposition, dans les couplets de cette année, ne s'adresse encore qu'à la Chambre obséquieuse, à l'aristocratie gourmée du faubourg Saint-Germain, au clergé envahissant, à la censure ombrageuse. On voit cependant que le poëte, accoutumé, sous M. de Rovigo et sous M. de Fontanes, à la rude discipline de la pensée, avait pris vite au sérieux la liberté de la presse.
Il s'en explique avec une loyale modération dans la chanson du Nouveau Diogène:
Où je suis bien, aisément je séjourne;
Mais, comme nous, les dieux sont inconstants;
Dans mon tonneau, sur ce globe qui tourne,
Je tourne avec la fortune et le temps.
Pour les partis, dont cent fois j'osai rire,
Ne pouvant être un utile soutien,
Devant ma tonne on ne viendra pas dire:
Pour qui tiens-tu, toi qui ne tiens à rien?
J'aime à fronder les préjugés gothiques,
Et les cordons de toutes les couleurs;
Mais, étrangère aux excès politiques,
Ma Liberté n'a qu'un chapeau de fleurs.
Pendant les Cent-Jours on n'entend pas sa voix. Il est évident qu'il gémit en secret sur l'invasion de la France par l'île d'Elbe et sur les funérailles de Waterloo. Mais, aussitôt après cet holocauste de notre malheureuse armée, sa voix s'attriste et se résigne ironiquement au deuil patriotique de son pays. Sa chanson intitulée: Plus de Politique avait tellement l'accent tragique du cœur consterné de la France qu'elle associa, plus qu'aucune autre, le nom de Béranger aux larmes et aux indignations sourdes de la nation.
L'armée adopta l'homme qui la pleurait ainsi:
Moi, peureux dont on se raille,
Après d'amoureux combats,
J'osais vous parler bataille
Et chanter nos fiers soldats.
Par eux la terre asservie
Voyait tous ses rois vaincus.
Rassurez-vous, ma mie:
Je n'en parlerai plus.
Sans me lasser de vos chaînes,
J'invoquai la liberté;
Du nom de Rome et d'Athènes
J'effrayais votre gaîté.
Quoiqu'au fond je me défie
De nos modernes Titus,
Rassurez-vous, ma mie:
Je n'en parlerai plus.
Oui, ma mie, il faut vous croire;
Faisons-nous d'obscurs loisirs.
Sans plus songer à la gloire,
Dormons au sein des plaisirs.
Sous une ligue ennemie
Les Français sont abattus.
Rassurez-vous, ma mie:
Je n'en parlerai plus.