J'avais donc résisté inflexiblement, le lendemain de la révolution de Juillet, à toutes les avances du prince nouveau et à son gouvernement, qui m'offraient avec instance un rôle dans le drame. J'avais même cessé avec scrupule de voir le roi que je ne pouvais en conscience ni approuver ni servir. Je m'étais retiré de toutes fonctions diplomatiques; je m'étais fermé résolument, quoique à regret, toute carrière; j'avais voyagé, puis j'étais rentré dans mon pays: j'y avais été nommé député indépendant, pour débattre les intérêts de la nation. Sans lien avec le gouvernement, sans affiliation avec les oppositions dynastiques et antidynastiques, je m'étudiais à l'éloquence par les beaux exemples que j'avais sous mes yeux dans les Chambres; je cultivais la poésie dans les intervalles, ou j'écrivais l'histoire pour bien comprendre la politique dont elle est l'interprète.
XVII
Je venais de publier l'Histoire des Girondins. Accoutumé aux alternatives presque régulières de gloriole et de revers qui marquent la carrière des poëtes, des écrivains, des politiques, je doutais encore du succès de l'Histoire des Girondins. La publication datait à peine de trois jours quand je reçus une lettre très-inattendue de Béranger.
Cette lettre, la première que je décachetais depuis la publication du livre, respirait un enthousiasme grave et profond qui faisait encore vibrer le papier sous la main du patriote. Elle était longue; elle contenait des maximes et des considérations d'homme d'État; elle me prophétisait je ne sais quelles destinées grandioses trompées depuis. J'ai encore cette lettre; je la chercherai à loisir dans l'innombrable archive d'opinions diverses que trente ans de littérature, de tribune, de politique, ont accumulée dans mes portefeuilles, et je la donnerai aux éditeurs de la correspondance de Béranger.
J'avoue que cette lettre de l'oracle du passé, qui pouvait bien être aussi l'oracle de l'avenir, me fut une satisfaction de cœur et d'esprit supérieure à tout le retentissement de cette histoire. Les hommes de génie ont l'oreille fine, ils entendent de loin venir la postérité; on peut se fier à eux quand ils parlent pour elle.
Cette lettre de Béranger sur les Girondins me rappela tout à coup une lettre de M. de Talleyrand sur les Méditations poétiques, lettre plus étonnante encore et plus littérairement prophétique. Les Méditations avaient paru le soir du 13 mars 1820. Le lendemain matin, à mon réveil, on m'apporta une lettre du prince de Talleyrand à une femme de ses amies, qui lui avait prêté le livre la veille. Ce billet était daté de cinq heures du matin; le prince, que l'on aurait supposé si peu susceptible d'une impression poétique et d'une insomnie littéraire, disait à son amie «qu'il n'avait pas dormi avant d'avoir lu le volume, et qu'un poëte était né cette nuit.»
M. de Talleyrand et Béranger, deux hommes si semblables d'esprit, si divers de caractères, parrains de mon avenir!... Je fus frappé et je le suis encore; je fus même tenté de croire à leur don prophétique. Je n'y crois plus: toutes mes gloires ont menti, ainsi que toutes mes fortunes; mais je croirai toujours à leur amitié.
XVIII
Quelque temps après, je m'informai de la demeure de Béranger, et j'allai visiter l'oracle.
Béranger demeurait alors à Passy, dans une jolie maisonnette de faubourg, à l'extrémité de la rue Vineuse. Cette rue était attenante à ces vastes terres labourées et creusées d'ornières qui s'étendent entre le village de Passy et les lisières du bois de Boulogne. La demeure de Béranger n'avait rien d'indigent; au contraire, une élégante propreté d'appartements et de meubles; une femme âgée et gracieuse qu'on entrevoyait sous la tonnelle de lilas d'un petit jardin; une belle jeune fille, plus semblable à une pupille qu'à une servante, qui ouvrait la porte; un chien caressant sur l'escalier, des oiseaux en cage à la fenêtre, des fleurs sur la cheminée: tout respirait un air de Charmettes de J.-J. Rousseau plutôt que la sordidité d'une maison de faubourg. On voyait que c'était là une existence étroite, mais une existence qui s'était bornée elle-même par modération et non par dénûment, une indigence philosophique en un mot.