Bons Espagnols, que voit-on au rivage?
Un drapeau noir! Ah! grand Dieu, je frémis!
Quoi! lui mourir! Ô Gloire! quel veuvage!
Autour de moi pleurent ses ennemis.
Loin de ce roc nous fuyons en silence;
L'astre du jour abandonne les cieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.
Indépendamment de la magnificence du style, vous voyez avec quelle diplomatie d'instinct le poëte des oppositions combinées associe des regrets de république à des glorifications de conquête. Comment le peuple, mauvais historien, pouvait-il faire ce triage et séparer la République de l'Empire dans ses vœux contre la Restauration? Son poëte lui-même lui jetait la poussière dans les yeux. Il devait s'y tromper un jour.
Aussi 1830 ne tarda-t-il pas à emporter le trône des Bourbons. Certes les saccades de gouvernail données par Charles X à sa politique et le coup d'État des ordonnances contre la Charte furent l'occasion trop légitime offerte aux oppositions pour renverser ce trône dans le sang; mais on a dit avec raison que les chansons de Béranger ont été les cartouches du peuple pendant le combat des trois journées de Juillet.
XV
Ici le rôle du poëte change tout à coup: il devient homme d'État. Ajoutons, à la gloire de son caractère et de son génie, qu'il fut, d'après le témoignage universel, le seul homme d'État de ce coup de feu. Fut-il également inspiré le lendemain? C'est ce que nous allons voir.
Béranger avait renversé un trône; mais à peine ce trône était-il en poudre qu'il en reconstruit et en élève un autre. Ce trône d'expédient ne fut ni celui de Napoléon, son héros, ni celui de l'héritier naturel de la couronne, la victime des trois jours; ce fut le trône du duc d'Orléans. Ainsi, la république? il l'écarta après l'avoir appelée; l'empire? il le répudia après l'avoir provoqué; l'héritier naturel? l'orphelin? il le déshérita sans avoir aucun crime à reprocher à un berceau; la monarchie? il la rappela en toute hâte après l'avoir décréditée: trois inconséquences étranges dont nous lui avons souvent demandé compte dans nos conversations seul à seul aux pieds des chênes du bois de Boulogne.
Ici nous le laisserons parler lui-même avec autant de fidélité que notre mémoire, aidée de quelques notes prises au crayon sur le fait, peut donner d'exactitude et de littéralité à ses paroles.
XVI
Mais disons d'abord comment je l'ai connu.
On voit assez par ce qui précède que je n'étais nullement prédisposé, par mes antécédents si contraires aux siens, à le rechercher, encore moins à l'aimer. Personne peut-être en France n'avait déploré plus amèrement et plus prophétiquement que moi la révolution de 1830. Je n'avais pas moins déploré la construction illogique et inopinée d'un trône de rechange qui ne portait sur aucun principe, mais qui portait sur de justes mécontentements. Ce n'était pas un intérêt personnel qui me faisait répugner à ce trône de 1830; au contraire, j'aurais pu m'y faire de fête, comme on dit en langage vulgaire. Je n'avais pas trempé dans la congrégation, sorte de ligue sacrée et sourde qui se nouait derrière l'autel et qui s'assurait mutuellement les importances du gouvernement. Je m'étais absolument refusé à la confiance et à la faveur de M. de Polignac: j'aimais sa personne, je plaignais ses hallucinations, je voyais avec la certitude de l'évidence sa catastrophe. Je connaissais l'auguste famille d'Orléans, j'honorais ses vertus privées, je ne croyais pas à la conspiration; mais je voyais avec regret, comme je l'ai dit plus tard, que, si ce prince ne conspirait pas, sa situation conspirait. Or il n'était pas suffisamment innocent, selon moi, de laisser conspirer même sa situation. Il fallait s'abstenir, s'éloigner, se laver les mains des fautes; mais, aux jours des revers, il fallait être le plus fidèle sujet d'un roi d'autant plus roi qu'il était plus découronné; il fallait être le plus fidèle tuteur d'un pupille d'autant plus inviolable qu'il était plus orphelin et plus abandonné!