Dans nos hameaux quelle image brillante
Nous nous faisions d'un souverain!
Quoi! pour le sceptre une main défaillante!
Pour la couronne un front chagrin!
Malgré nos chants il se trouble, il frissonne;
L'horloge a causé son effroi.
Ainsi toujours il prend l'heure qui sonne
Pour un signal de son beffroi.
Mais notre joie, hélas! le désespère:
Il fuit avec son favori.
Craignons sa haine, et disons qu'en bon père
À ses enfants il a souri.
Or le favori était le bourreau!
Qu'on se figure jusqu'à quelle ébullition de haine ou de mépris de pareils chants, insaisissables par la loi, trop saisissables par l'allusion, portaient l'opinion d'un peuple irritable et illettré, qui voyait un Louis XI dans son roi et un bourreau dans M. de Martignac. Aussi l'opinion personnifiée et incriminée dans Béranger, son organe et son provocateur, commençait-elle à être poursuivie dans les tribunaux. Mais les emprisonnements du poëte donnaient des ailes plus fortes à ses chants. La chanson devenait tragédie!
Plus le dénoûment approchait, plus Béranger ravivait le bonapartisme par la gloire; ses chansons sur Sainte-Hélène ont l'accent d'un remords national qui ronge la conscience d'un peuple découronné.
Peut-être il dort ce boulet invincible
Qui fracassa vingt trônes à la fois.
Ne peut-il pas, se relevant terrible,
Aller mourir sur la tête des rois?
Ah! ce rocher repousse l'espérance:
L'aigle n'est plus dans le secret des dieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.
Il fatiguait la Victoire à le suivre;
Elle était lasse: il ne l'attendit pas.
Trahi deux fois, ce grand homme a su vivre.
Mais quels serpents enveloppent ses pas!
De tout laurier un poison est l'essence;
La mort couronne un front victorieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.
Dès qu'on signale une nef vagabonde:
«Serait-ce lui? disent les potentats;
Vient-il encor redemander le monde?
Armons soudain deux millions de soldats.»
Et lui, peut-être accablé de souffrance,
À la patrie adresse ses adieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.
Grand de génie et grand de caractère,
Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil?
Bien au-dessus des trônes de la terre
Il apparaît brillant sur cet écueil.
Sa gloire est là comme le phare immense
D'un nouveau monde et d'un monde trop vieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France!
La main d'un fils me fermera les yeux.