Cicéron et les critiques romains de son époque ont admis cette opinion sur ce chef-d'œuvre de l'art grec et sur ce chef-d'œuvre des langues écrites. Quant à nous, nous n'en croyons rien, ou plutôt nous n'en croyons qu'une seule chose: c'est que le tyran lettré d'Athènes, Pisistrate, fit en effet rechercher et recueillir en corps d'ouvrage, par les érudits de son temps, les fragments disséminés des poésies homériques confiés à la seule mémoire des peuples de l'Hellénie et de l'Asie Mineure, après des siècles inconnus de barbarie et d'ignorance qui avaient submergé plus ou moins longtemps ces admirables monuments de l'esprit. Mais nous ne croyons point et nous ne croirons jamais qu'une langue aussi parfaite de construction, d'image, d'harmonie, de prosodie, que la langue de l'Iliade, n'eût pas été écrite avant l'époque où Homère dicta ou chanta ses poëmes aux pasteurs, aux guerriers, aux matelots de l'Ionie. Une langue n'est pas l'œuvre d'un homme ni d'un jour; une langue est l'œuvre d'un peuple et d'une longue série de siècles, et quand cette langue, comme la langue employée par Homère, présente à l'esprit et à l'oreille toutes les merveilles de la logique, de la grammaire, de la critique, du style, des couleurs, de la sonorité et du sens qui caractérisent la maturité d'une civilisation, vous pouvez conclure avec certitude qu'une telle langue n'est pas le patois grossier des montagnards ni des marins d'une péninsule encore barbare, mais qu'elle a été longtemps construite, parlée chantée, écrite, et qu'elle est vieille comme les rochers de l'Attique et répandue comme les flots de son Archipel.

Voici, au reste, comment nous avons reconstruit nous-même, à une autre époque et dans un autre ouvrage, la vie et les œuvres d'Homère, d'après les monuments les plus anciens et les plus authentiques de la critique et de l'érudition grecque.

C'est une des facultés les plus naturelles et les plus universelles de l'homme que de reproduire en lui par l'imagination et la pensée, et en dehors de lui par l'art et par la parole, l'univers matériel et l'univers moral au sein duquel il a été placé par la Providence. L'homme est le miroir pensant de la nature; tout s'y retrace, tout s'y anime, tout y renaît par la poésie. C'est une seconde création que Dieu a permis à l'homme de feindre en reflétant l'autre dans sa pensée et dans sa parole; un verbe inférieur, mais un verbe véritable, qui crée, bien qu'il ne crée qu'avec les éléments, avec les images et avec les souvenirs des choses que la nature a créées avant lui: jeu d'enfant, mais jeu divin de notre âme avec les impressions qu'elle reçoit de la nature; jeu par lequel nous reconstruisons sans cesse cette figure passagère du monde extérieur et du monde intérieur, qui se peint, qui s'efface et qui se renouvelle sans cesse devant nous. Voilà pourquoi le mot poésie veut dire création.

La mémoire est le premier élément de cette création, parce qu'elle retrace les choses passées et disparues à notre âme; aussi les Muses, ces symboles de l'inspiration, furent-elles nommées les filles de mémoire par l'antiquité.

L'imagination est le second, parce qu'elle colore ces choses dans le souvenir et qu'elle les vivifie.

Le sentiment est le troisième, parce que, à la vue ou au souvenir de ces choses survenues et repeintes dans notre âme, cette sensibilité fait ressentir à l'homme des impressions, physiques ou morales, presque aussi intenses et aussi pénétrantes que le seraient les impressions de ces choses mêmes, si elles étaient réelles et présentes devant nos yeux.

Le jugement est le quatrième, parce qu'il nous enseigne seul dans quel ordre, dans quelle proportion, dans quels rapports, dans quelle juste harmonie nous devons combiner et coordonner entre eux ces souvenirs, ces fantômes, ces drames, ces sentiments imaginaires ou historiques, pour les rendre le plus conformes possible à la réalité, à la nature, à la vraisemblance, afin qu'ils produisent sur nous-mêmes et sur les autres une impression aussi entière que si l'art était vérité.

Le cinquième élément nécessaire de cette création ou de cette poésie, c'est le don d'exprimer par la parole ce que nous voyons et ce que nous sentons en nous-mêmes, de produire en dehors ce qui nous remue en dedans, de peindre avec les mots, de donner pour ainsi dire aux paroles la couleur, l'impression, le mouvement, la palpitation, la vie, la jouissance ou la douleur qu'éprouvent les fibres de notre propre cœur à la vue des objets que nous imaginons. Il faut pour cela deux choses: la première, que les langues soient déjà très-riches, très-fortes et très-nuancées d'expressions, sans quoi le poëte manquerait de couleurs sur sa palette; la seconde, que le poëte lui-même soit un instrument humain de sensations, très-impressionnable, très-sensitif et très-complet; qu'il ne manque aucune fibre humaine à son imagination ou à son cœur; qu'il soit une véritable lyre vivante à toutes cordes, une gamme humaine aussi étendue que la nature, afin que toute chose, grave ou légère, douce ou triste, douloureuse ou délicieuse, y trouve son retentissement ou son cri. Il faut plus encore, il faut que les notes de cette gamme humaine soient très-sonores et très-vibrantes en lui, pour communiquer leur vibration aux autres; il faut que cette vibration intérieure enfante sur ses lèvres des expressions fortes, pittoresques, frappantes, qui se gravent dans l'esprit par l'énergie même de leur accent. C'est la force seule de l'impression qui crée en nous le mot, car le mot n'est que le contre-coup de la pensée. Si la pensée frappe fort, le mot est fort; si elle frappe doucement, il est doux; si elle frappe faiblement, il est faible. Tel coup, tel mot; voilà la nature!

Enfin, le sixième élément nécessaire à cette création intérieure et extérieure qu'on appelle poésie, c'est le sentiment musical dans l'oreille des grands poëtes, parce que la poésie chante au lieu de parler, et que tout chant a besoin de musique pour le noter, et pour le rendre plus retentissant et plus voluptueux à nos sens et à notre âme. Et si vous me demandez: Pourquoi le chant est-il une condition de la langue poétique? je vous répondrai: Parce que la parole chantée est plus belle que la parole simplement parlée. Mais si vous allez plus loin, et si vous me demandez: Pourquoi la parole chantée est-elle plus belle que la parole parlée? je vous répondrai que je n'en sais rien, et qu'il faut le demander à celui qui a fait les sens et l'oreille de l'homme plus voluptueusement impressionnés par la cadence, par la symétrie, par la mesure et par la mélodie des sons et des mots, que par les sons et les mots inharmoniques jetés au hasard; je vous répondrai que le rhythme et l'harmonie sont deux lois mystérieuses de la nature qui constituent la souveraine beauté ou l'ordre dans la parole. Les sphères elles-mêmes se meuvent aux mesures d'un rhythme divin, les astres chantent; et Dieu n'est pas seulement le grand architecte, le grand mathématicien, le grand poëte des mondes, il en est aussi le grand musicien. La création est un chant dont il a mesuré la cadence et dont il écoute la mélodie.

Mais le grand poëte, d'après ce que je viens de dire, ne doit pas être doué seulement d'une mémoire vaste, d'une imagination riche, d'une sensibilité vive, d'un jugement sûr, d'une expression forte, d'un sens musical aussi harmonieux que cadencé; il faut qu'il soit un suprême philosophe, car la sagesse est l'âme et la base de ses chants; il faut qu'il soit législateur, car il doit comprendre les lois qui régissent les rapports des hommes entre eux, lois qui sont aux sociétés humaines et aux nations ce que le ciment est aux édifices; il doit être guerrier, car il chante souvent les batailles rangées, les prises de villes, les invasions ou les défenses de territoires par les armées; il doit avoir le cœur d'un héros, car il célèbre les grands exploits et les grands dévouements de l'héroïsme; il doit être historien, car ses chants sont des récits; il doit être éloquent, car il fait discuter et haranguer ses personnages; il doit être voyageur, car il décrit la terre, la mer, les montagnes, les productions, les monuments, les mœurs des différents peuples; il doit connaître la nature animée et inanimée, la géographie, l'astronomie, la navigation, l'agriculture, les arts, les métiers même les plus vulgaires de son temps, car il parcourt dans ses chants le ciel, la terre, l'océan, et il prend ses comparaisons, ses tableaux, ses images, dans la marche des astres, dans la manœuvre des vaisseaux, dans les formes et dans les habitudes des animaux les plus doux ou les plus féroces; matelot avec les matelots, pasteur avec les pasteurs, laboureur avec les laboureurs, forgeron avec les forgerons, tisserand avec ceux qui filent les toisons des troupeaux ou qui tissent les toiles, mendiant même avec les mendiants aux portes des chaumières ou des palais. Il doit avoir l'âme naïve comme celle des enfants, tendre, compatissante et pleine de pitié comme celle des femmes, ferme et impassible comme celle des juges et des vieillards, car il récite les jeux, les innocences, les candeurs de l'enfance, les amours des jeunes hommes et des belles vierges, les attachements et les déchirements du cœur, les attendrissements de la compassion sur les misères du sort: il écrit avec des larmes; son chef-d'œuvre est d'en faire couler. Il doit inspirer aux hommes la pitié, cette plus belle des sympathies humaines, parce qu'elle est la plus désintéressée. Enfin il doit être un homme pieux et rempli de la présence des dieux et du culte de la Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission est de faire aspirer les hommes au monde invisible et supérieur, de faire proférer le nom suprême à toute chose, même muette, et de remplir toutes les émotions qu'il suscite dans l'esprit ou dans le cœur de je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est l'atmosphère et comme l'élément invisible de la Divinité.