III

À peine daignerai-je réfuter ceux qui, comme Denys de Thrace, Cicéron et tant d'autres, ont cru que le poëte appelé Homère n'avait jamais existé, mais que l'Iliade et l'Odyssée n'étaient que des rapsodies ou des fragments de poésies recousus ensemble par des rapsodes, chanteurs ambulants qui parcouraient la Grèce et l'Asie en improvisant des chants populaires. Cette opinion est l'athéisme du génie; elle se réfute par sa propre absurdité. Cent Homères ne seraient-ils donc pas plus merveilleux qu'un seul? L'unité et la perfection égale des œuvres n'attestent-elles pas l'unité de pensée et la perfection de main de l'ouvrier? Si la Minerve de Phidias avait été brisée en morceaux par les barbares, et qu'on m'en rapportât un à un les membres mutilés et exhumés, s'adaptant parfaitement les uns aux autres et portant tous l'empreinte du même ciseau, depuis l'orteil jusqu'à la boucle de cheveux, dirais-je, en contemplant tous ces fragments d'incomparable beauté: Cette statue n'est pas d'un seul Phidias; elle est l'œuvre de mille ouvriers inconnus qui se sont rencontrés par hasard à faire successivement ce chef-d'œuvre de dessin et d'exécution? Non; je reconnaîtrais, à l'évidence de l'unité de conception, l'unité d'artiste, et je m'écrierais: C'est Phidias! comme le monde entier s'écrie: C'est Homère! Passons donc sur ces incrédulités, vestiges de l'antique envie qui a poursuivi ce grand homme jusque dans la postérité.

Ce père et ce roi des poëtes a précédé de près de mille ans la naissance de Jésus-Christ. Son berceau fut placé au bord de la mer enchantée qui sépare l'Asie Mineure de la Grèce, en face de Chio et de l'Archipel, point de vue le plus ravissant où l'œil d'un homme puisse s'ouvrir à la lumière. Les hautes montagnes du Taurus qui meurent derrière Smyrne, la mer étincelante qui écume dans toutes ses anses, le ciel serein qui encadre les flots, les cimes, les îles, les tièdes haleines qui soufflent de tous les golfes, font de ce beau lieu l'Éden d'une imagination poétique. L'île flottante de Délos est l'image de ce berceau d'Homère flottant de même sur ces horizons et sur ces vagues. Son histoire n'est pas si obscure qu'on le prétend; tous les écrivains de ces lieux et de ces temps s'accordent parfaitement sur les principales circonstances de cette vie. Les rêves n'ont pas tant d'uniformité et de concordance dans leurs chimères.

Voici ces principales circonstances, qui se retrouvent partout, en Ionie, en Grèce, sur tous les écueils de l'Archipel. Il y avait déjà d'autres grands poëtes avant lui et de son temps; son apostrophe aux jeunes filles de Délos l'attesterait seul.

«Si jamais, leur dit-il dans la dernière strophe, si jamais parmi les mortels quelque voyageur malheureux aborde ici et qu'il vous dise:

—Jeunes filles, quel est le plus inspiré des chantres qui visitent votre île, et lequel aimez-vous le mieux? écoutez, répondez toutes alors en vous souvenant de moi:—C'est l'homme aveugle qui habite dans la montagneuse Chio; ses chants l'emporteront éternellement dans l'avenir sur tous les autres chants!»

Maintenant relisons sa vie à travers le demi-jour des traditions et des récits populaires de l'Archipel.

IV

Il y avait dans la ville de Magnésie, colonie grecque de l'Asie Mineure, séparée de Smyrne par une chaîne de montagnes, un homme originaire de Thessalie, nommé Mélanopus. Il était pauvre, comme le sont en général ces hommes errants qui s'exilent de leur pays, où ne les retiennent ni maison ni champ paternels. Il se transporta donc de Magnésie dans une autre ville neuve et peu éloignée de Magnésie, où cette vallée, déjà trop peuplée, jetait ses essaims. Cette ville s'appelait Cymé. Mélanopus s'y maria avec une jeune Grecque aussi pauvre que lui, fille d'un de ses compatriotes, nommé Omyrethès. Il en eut une fille unique, à laquelle il donna le nom de Crithéis; il perdit bientôt sa femme, et, se sentant lui-même mourir, il légua sa fille, encore enfant, à un de ses amis qui était d'Argos, et qui portait le nom de Cléanax.

La beauté de Crithéis porta malheur à l'orpheline et porta bonheur à la Grèce et au monde. Il semble qu'Homère, le plus merveilleux des hommes, fût prédestiné à ne pas connaître son père, comme si la Providence avait voulu jeter un mystère sur sa naissance afin d'accroître le prestige autour de son berceau.