2e de la troisième Année.

ÉPOPÉE.
HOMÈRE.—L'ILIADE.

I
Voilà l'homme, maintenant voyons l'œuvre.

L'Iliade est un poëme tout à la fois religieux, historique, national, dramatique et descriptif. C'est le poëme épique par excellence, car il embrasse tout, le ciel, la nature et l'homme. Laissez-moi vous le dérouler page à page, non pas avec la fastidieuse minutie d'un scoliaste grec qui s'extasie sur chaque aventure et sur chaque vers, mais avec la critique libre, impartiale, sincère, d'un Européen, cosmopolite d'esprit, qui n'adore pas servilement toutes les reliques, mais qui sent et qui raisonne à la fois ses impressions.

Bien des choses ont vieilli dans ce poëme: le ciel d'abord, qui a été dépeuplé de ses dieux; les nations ensuite, telles que les Troyens et les Hellènes, petits groupes d'hommes qui n'ont laissé que des cendres sur le cap Sigée et un nom sur les pages impérissables de leur poëte; les mœurs enfin, qui ne ressemblent pas plus aux nôtres aujourd'hui que la barbarie à la civilisation et que Troie ou Argos, bourgades classiques, ne ressemblent à Paris, à Rome, à Constantinople ou à Londres.

Mais deux choses n'ont pas changé: la nature et le cœur humain. Ce sont ces deux choses surtout que nous allons rechercher avec vous dans les poëmes d'Homère. Nous les y retrouverons à chaque pas, et nous les y retrouverons avec d'autant plus de charme que la langue merveilleuse dans laquelle Homère retrace la nature et l'homme avait alors sur sa palette, en apparence indigente et novice d'un peuple naissant, une transparence d'images, une fraîcheur de coloris, une naïveté de tours qui semblent associer dans les vers d'Homère l'enfance, la jeunesse, la maturité et la vieillesse d'un idiome. Nous nous servirons, pour faire comprendre cette perfection des vers homériques, de la traduction d'un de nos savants amis, M. Dugas-Montbel, esprit assez studieux pour interpréter laborieusement le grand poëte, assez poétique pour ne pas déflorer la poésie par la science. Nous modifierons nous-même la traduction par quelques coups de pinceau, toutes les fois qu'elle nous paraîtra susceptible de plus de grâce ou de plus de force. Tout notre mérite, s'il y en a, dans ce commentaire, sera de vous présenter ces deux monuments de l'esprit humain en Grèce dans leur vrai jour et de ne pas nous interposer entre Homère et vous. Le vrai commentaire du génie, c'est son ouvrage.

Lisons!

II

Le poëte commence son Iliade ou son récit de la chute d'Ilion (Troie) par une invocation à l'inspiration divine que les anciens appelaient la muse. Tout homme qui entreprend une œuvre surhumaine éprouve le besoin d'invoquer en dehors de lui une puissance plus forte que lui. L'acte de génie est en même temps un acte de piété. L'homme s'humilie et se réduit à l'état d'instrument sous la main divine. Cet exorde religieux est toujours le plus beau, car il donne plus d'autorité au poëte, ou à l'artiste, ou au législateur, ou au guerrier, ou à l'orateur, sur les autres hommes. Ce n'est plus l'homme qui chante, ou qui parle, ou qui agit en lui; c'est la Divinité.

Ainsi procède le pieux Homère: «Chante, ô muse, la colère d'Achille, fils de Pélée; colère fatale qui entraîna tant de désastres pour les Grecs, qui précipita aux enfers les âmes intrépides de tant de héros, et qui fit de leurs cadavres la proie des chiens et des vautours!»