Puis le poëte s'interroge sur les causes qui produisirent ces dissensions fatales entre les guerriers chefs de la confédération hellénique contre Troie. Agamemnon, le généralissime de l'armée grecque, a refusé de rendre à Chrysès, prêtre d'Apollon, sa fille captive. «Non, a-t-il dit au malheureux père, je ne délivrerai point ta fille avant qu'elle ait vieilli dans mon palais d'Argos, loin de sa patrie, occupée à filer le lin et à préparer ma couche!»
Le prêtre tremblant se retire à ces cruelles paroles, et «marche en silence sur la grève de la mer sonore; il demande en son cœur vengeance à cet Apollon dont il dessert les autels.»
Apollon l'exauce. Sa descente sur la terre rappelle celle de l'ange exterminateur dans la théogonie chrétienne. «Le cœur chaud de colère, il s'élance des hauteurs de l'Olympe, ses épaules chargées de l'arc et du carquois. Sa course rapide fait résonner derrière lui les dards du dieu courroucé. Il s'approche, sombre, terrible comme la nuit, s'arrête loin des vaisseaux et lance un de ses traits. L'arc d'argent retentit d'un son sinistre, etc.»
Chacun de ces traits porte la mort aux animaux et aux hommes. Apollon, représenté ici comme le dieu de la santé, sème la peste dans le camp. La mort sévit; les chefs s'assemblent en conseil. Achille demande avec une audace encore contenue d'où peut venir la colère d'Apollon. Un devin, nommé Calchas, lui dit qu'il lui révélera la véritable cause de ces malheurs s'il veut le garantir contre la vengeance d'un homme puissant qui règne sur Argos. Calchas, rassuré par la promesse d'Achille, dénonce Agamemnon, ravisseur de Chryséis. Agamemnon maudit le devin et déclare qu'il rendra Chryséis à son père pour sauver le peuple, si les autres chefs veulent lui donner une autre dépouille équivalente.
Une altercation sanglante s'élève entre Achille et Agamemnon; les deux chefs se renvoient d'atroces injures. Les mœurs sauvages de ces chefs de montagnards de l'Albanie éclatent dans toute leur rudesse. Achille menace de se retirer dans son pays avec ses barques et ses guerriers, abandonnant les Grecs à leur malheureux sort.—«Eh bien! fuis, si tu veux; je te méprise! Je me ris de ta colère, je défie tes menaces,» lui dit Agamemnon. «Je renverrai Chryséis à son père, puisque Apollon me l'enlève; mais j'irai moi-même dans ta tente et j'enlèverai la belle Briséis, qui t'échut en partage dans les dépouilles, afin que tu apprennes combien mon autorité est au-dessus de la tienne et que nul ne s'égale à moi!»
III
Achille, saisi d'une douleur poignante, veut tirer son glaive. Minerve le retient par ses cheveux blonds, mais il laisse déborder au moins sa rage en paroles: «Misérable ivrogne! toi qui as tout à la fois les yeux insolents d'un chien et le cœur d'une biche, je jure, par ce sceptre, par ce sceptre qui ne poussera désormais ni rameau ni feuillage, par ce sceptre qui ne reverdira plus, depuis que, coupé du tronc qui le porta sur les montagnes, il a été dépouillé par le fer de ses feuilles et de son écorce;—je jure que tu te rongeras le cœur pour avoir outragé en moi le plus intrépide des Grecs!»
Nestor alors, vieillard à la parole persuasive, orateur éloquent de Pylos, Nestor qui avait régné déjà sur trois générations d'hommes, s'efforce, en les flattant tous deux, de concilier le différend. Son éloquence y échoue. Les injures et les défis redoublent. Achille se retire sous ses tentes. Agamemnon ordonne à ses deux écuyers ou hérauts, Eurybate et Taltibius, d'aller enlever Briséis à Achille. Achille la cède, en prenant les dieux et les hommes à témoin; puis il s'assied pour pleurer loin de ses compagnons, sur la plage de la mer blanchissante, et regarde les flots azurés.
Thétis, divinité de la mer, dont il est le fils, lui apparaît et lui demande la cause de ses larmes. Elle pleure elle-même à son récit; elle lui présage une funeste et courte destinée; elle lui promet néanmoins d'aller sur l'Olympe implorer pour lui le souverain des dieux, Jupiter.