«Il dit, et repose son fils entre les mains de sa chère épouse, qui reçoit l'enfant dans son sein avec un sourire trempé de larmes. Le héros, à cette vue, attendri de pitié, nomme Andromaque par son nom et lui parle en ces mots:
«Chère Andromaque, ne t'abandonne pas à un désespoir prématuré! Aucun guerrier ne peut me précipiter dans la tombe avant l'heure marquée, et, du moment où il respire, nul mortel, qu'il soit brave ou timide, ne peut échapper à la destinée! Mais retourne dans ta maison et reprends-y tes travaux de femme, la trame et le fuseau! Surveille les ouvrages de tes suivantes!»
«En achevant ces paroles, Hector reprend son casque ombragé d'une crinière épaisse. Sa chère épouse reprend le chemin de sa maison, mais en retournant souvent la tête et en versant d'abondantes larmes. Elle y trouve rassemblées dans le palais d'Hector ses nombreuses femmes, et sa présence redouble leurs sanglots; toutes ces femmes du palais pleurent sur Hector, bien qu'il soit encore vivant.»
À cet admirable tableau de famille du héros sans jactance, qui sacrifie modestement son amour d'époux, sa tendresse de père, sa vie de soldat à sa patrie, Homère oppose à l'instant le contraste scandaleux de la femme adultère et du lâche guerrier qui étale avec ostentation aux yeux le courage qui lui manque au cœur.
«Cependant Pâris ne s'est point arrêté longtemps dans son splendide palais; revêtu de ses armes éclatantes d'airain poli, il traverse la ville, se confiant dans la légèreté de ses pieds. Tel un coursier, largement nourri dans une étable, brisant ses entraves et galopant par bonds dans la plaine, s'élance vers le fleuve rapide où, superbe, il a l'habitude de se plonger; il dresse, en la secouant, sa tête, fait ondoyer sur son encolure une crinière touffue, et, fier de sa beauté, ses membres souples le portent sans fatigue vers les prairies connues où paissent les jeunes cavales!»
Pâris et Hector se rencontrent aux portes Scées et descendent ensemble vers la plaine où ils vont combattre. Leur entretien est plein de déférence dans la bouche de Pâris, plus léger que pervers, plein d'indulgence et de mesure dans la bouche d'Hector, aussi politique que brave, et qui cherche non à humilier, mais à relever le cœur de son frère. Homère, dans cette sagesse précoce et accomplie qu'il attribue au héros d'Ilion, a eu évidemment pour but de montrer qu'Hector était né aussi propre à gouverner un jour sa patrie qu'à combattre pour elle; à faire ressortir davantage la sauvage et capricieuse férocité d'Achille par opposition à toutes les vertus du fils de Priam; enfin à redoubler le pathétique de la mort prochaine d'Hector par l'admiration et par le regret de tant de vertus fauchées dans leur fleur.
XIII
Ces scènes, les unes publiques, les autres domestiques, de ce sixième chant; ces amours voluptueuses dans la chambre d'Hélène; ces amours chastes dans le palais d'Andromaque; ces adieux sur la tour de la porte Scées; ce cœur d'épouse qui fléchit sous ses alarmes; ce cœur d'époux qui s'affermit tout en s'attendrissant sous le sentiment de son devoir; cette habileté instinctive de la mère, qui se fait suivre par la nourrice et par l'enfant pour doubler sa puissance d'amante par le prestige de sa maternité; ce dialogue, dont chaque mot est pris dans les instincts les plus vrais, les plus délicats et les plus saints de la nature; cette passion légitimée par la chaste union des deux époux; cette éloquence qui coule sans vaines figures et sans fausse déclamation des deux cœurs; cet épisode puéril et attendrissant à la fois de l'enfant effrayé du panache et se replongeant dans le sein de la nourrice en se détournant des bras de son père; ce père qui berce l'enfant de ces mêmes bras forts qui vont tout à l'heure lancer le javelot d'airain contre Achille; le pressentiment sinistre de cette épouse, qui se rappelle tout à coup et comme involontairement que c'est ce même Achille qui a tué jadis son père et ses sept frères; enfin jusqu'à ces ormeaux plantés autour de la tombe de ce père d'Andromaque qui s'élancent tout à coup de son souvenir comme des flèches de cyprès dans un ciel serein; puis les larmes mal contenues qui voilent les yeux; puis le départ en sanglotant, et ce visage qui se retourne tout en pleurs pour apercevoir une dernière fois celui qui emporte son âme; puis ce retour dans sa maison vide de son mari, mais pleine de femmes indifférentes, et cette présence d'Andromaque, seule avec l'enfant et la nourrice, excitant, par la compassion qu'elle inspire, sans parler, plus de sanglots que la chute et l'incendie d'Ilion n'en feront bientôt éclater sur la colline des Figuiers, ce sont là autant de coups de pinceau qui égalent le peintre à la nature et qui font du poëte plus qu'un homme, un interprète véritablement divin entre la nature humaine et le cœur humain!
Et si on ajoute à cette admiration que cet interprète si intelligent, si fidèle et si éloquent, décrit, parle et chante dans une langue aussi divine et aussi harmonieuse que sa pensée; si on ajoute que cette langue cadencée et transparente comme les vagues et comme l'éther dont il est entouré dans ses paroles rhythmées, l'ordre logique des idées, le nœud puissant et serré du verbe qui relie en faisceau la phrase, la clarté du plein jour sous un soleil d'Orient, la force de l'expression, la délicatesse des nuances, la saillie du marbre, la vivacité des couleurs, la sonorité des armures d'airain dans le combat, des vagues de la mer dans les cavernes du rivage, le sifflement de la tempête dans les vergues et dans les voiles, le susurrement du zéphire dans les brins d'herbe ou dans les feuilles des forêts, enfin jusqu'aux plus imperceptibles palpitations du cœur dans la poitrine des hommes, on reste confondu, en présence d'un tel prodige d'expression, de tout ce que les sens perçoivent, de tout ce que l'âme sent et pense, et l'on se demande par quel étrange phénomène le plus ancien des poëtes en est en même temps le plus parfait, par quel contre-sens apparent le génie poétique de la Grèce sort des ténèbres le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre à la main; et on ne peut s'empêcher de se récrier sur le blasphème ou sur la cécité de ceux qui préconisent notre vieille jeunesse au détriment de cette jeune antiquité. La théorie superbe du progrès incessant et indéfini de l'humanité dans tous les arts reçoit ici d'un pauvre chanteur aveugle le plus éclatant et le plus éternel démenti. Les âges ont progressé en mécanique peut-être, mais en poésie!... Placez sur un des plateaux de la balance une locomotive de chemin de fer qui emporte les populations entières d'une cité à une autre avec le grondement de la flamme et la rapidité du vent; placez sur l'autre plateau l'Iliade d'Homère, et demandez-vous à vous-même lequel de ces deux plateaux porte le plus de génie humain dans ces deux chefs-d'œuvre? Je le sais bien, mais je n'oserais pas le dire, de peur d'offenser l'esprit humain dans l'une ou dans l'autre de ses facultés également divines. Cependant l'un de ces plateaux porte une machine et l'autre porte une âme. Mais la machine aussi contient une âme, me dira-t-on. Oui, mais c'est l'âme appliquée par le calcul à la matière; l'autre, c'est l'âme appliquée par la poésie au sentiment, à la pensée, à la nature universelle, à la Divinité. Que le mécanicien préfère la machine, je le veux bien; mais que le philosophe, le poëte, le politique, le spiritualiste préfèrent sans comparaison l'Iliade, je suis de la religion du philosophe, du poëte, du politique, du spiritualiste. Avec l'Iliade et le temps je ferai cent mille machines; avec cent mille machines je ne ferai jamais l'Iliade. Honneur et profit au mécanicien, mais culte au poëte! Voilà le mot de la vérité.
Cette admiration de l'antiquité, admiration fondée en moi sur la connaissance précoce de ses chefs-d'œuvre dans toutes les langues et dans tous les arts, m'inspirait, il y a quelques années, au nom d'Homère, les vers suivants: