Homère! À ce grand nom, du Pinde à l'Hellespont,
Les airs, les cieux, les flots, la terre, tout répond.
Monument d'un autre âge et d'une autre nature,
Homme, l'homme n'a plus le mot qui te mesure!
Son incrédule orgueil s'est lassé d'admirer,
Et, dans son impuissance à te rien comparer,
Il te confond de loin avec ces fables même,
Nuage du passé qui couvrent ton poëme.
Cependant tu fus homme: on le sent à tes pleurs;
Un dieu n'eût pas si bien fait gémir nos douleurs!
Il faut que l'immortel qui touche ainsi notre âme
Ait sucé la pitié dans le lait d'une femme.
Mais dans ces premiers jours, où d'un limon moins vieux
La nature enfantait des monstres ou des dieux,
Le ciel t'avait créé, dans sa magnificence,
Comme un autre Océan, profond, sans rive, immense;
Sympathique miroir qui, dans son sein flottant,
Sans altérer l'azur de son flot inconstant,
Réfléchit tour à tour les grâces de ses rives,
Les bergers poursuivant les nymphes fugitives,
L'astre qui dort au ciel, le mât brisé qui fuit,
Le vol de la tempête aux ailes de la nuit,
Ou les traits serpentants de la foudre qui gronde,
Rasant sa verte écume et s'éteignant dans l'onde!
Cependant l'univers, de tes traces rempli,
T'accueillit comme un dieu... par l'insulte et l'oubli!
On dit que, sur ces bords où règne ta mémoire,
Une lyre à la main tu mendiais ta gloire!...
Ta gloire! Ah! qu'ai-je dit? Ce céleste flambeau
Ne fut aussi pour toi que l'astre du tombeau!
Tes rivaux, triomphant des malheurs de ta vie,
Plaçant entre elle et toi les ombres de l'envie,
Disputèrent encore à ton dernier regard
L'éclat de ce soleil qui se lève si tard.
La pierre du cercueil ne sut pas t'en défendre;
Et, de ces vils serpents qui rongèrent ta cendre,
Sont nés, pour dévorer les restes d'un grand nom,
Pour souiller la vertu d'un éternel poison,
Ces insectes impurs, ces ténébreux reptiles,
Héritiers de la honte et du nom des Zoïles,
Qui, pareils à ces vers par la tombe nourris,
S'acharnent sur la gloire et vivent de mépris!
C'est la loi du destin, c'est le sort de tout âge:
Tant qu'il brille ici-bas, tout astre a son nuage.
Le bruit d'un nom fameux, de trop près entendu,
Ressemble aux sons heurtés de l'airain suspendu,
Qui, répandant sa voix dans les airs qu'il éveille,
Ébranle au loin le temple et tourmente l'oreille,
Mais qui, vibrant de loin, et d'échos en échos
Roulant ses sons éteints dans les bois, sur les flots,
Comme un céleste accent dans la vague soupire,
Dans l'oreille attentive avec mollesse expire,
Attendrit la pensée, élève l'âme aux cieux,
De ses accords sacrés charme l'homme pieux,
Et, tandis que le son lentement s'évapore,
Au bruit qu'il n'entend plus le fait rêver encore.
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Nous allons reprendre ce commentaire de l'Iliade. Admirer, c'est monter. L'admiration de l'antiquité, c'est le progrès de l'avenir.

XIV

Nous avons laissé, à la fin du sixième chant, les Troyens réunis aux portes Scées, discourant sur le sort de leur ville pendant qu'Hector et Pâris s'élançaient de nouveau dans la plaine pour combattre les Grecs. Le septième et le huitième chant, bien que chantés avec la même sublimité de vers, n'ajoutent rien à l'intérêt de la situation épique. Ce sont toujours ces défis et ces combats un peu fastidieux pour des lecteurs à trois mille ans de ces événements, mais qui devaient avoir un immense intérêt national pour les différentes peuplades de la Grèce, de l'Ionie et de l'Archipel, constamment citées, décrites, célébrées dans leurs ancêtres par le poëte.

Hector défie en combat singulier le plus audacieux des chefs de la Grèce; Ménélas se présente; Nestor et Agamemnon ne le jugent pas de force à combattre le héros troyen. On tire au sort, dans un casque, parmi un certain nombre de noms fameux, le nom de celui qui aura la gloire de lutter contre Hector. Le nom d'Ajax, ami d'Achille, sort de l'urne. Ajax et Hector combattent entre les deux camps sans que la victoire se décide pour l'un ou pour l'autre. Jupiter les enveloppe d'une nuée ténébreuse pour suspendre divinement le combat. Les deux héros, lassés, mais non blessés, se séparent en se faisant des présents magnifiques. Ils se rendent généreusement justice l'un à l'autre. Cette générosité, que nous appellerions aujourd'hui chevaleresque, atteste que la chevalerie, cette grâce dans l'héroïsme, était inventée bien avant les mœurs arabes et chrétiennes, et qu'elle était sortie du cœur de l'homme, même dans les temps que nous nommons barbares, comme une beauté innée des sentiments humains, beauté qui n'a pas d'autre date que celle du cœur humain lui-même.

XV

Les Grecs, après ce combat singulier, héroïque, mais sans issue, éprouvent dans une mêlée générale une demi-défaite qui les refoule au bord de la mer, derrière une enceinte de fossés et de palissades qu'ils ont construits pour protéger leurs vaisseaux. Les Troyens campent, vainqueurs, sur le champ de bataille reconquis, derrière le Simoïs. Le huitième chant se termine par une de ces comparaisons larges, splendides, saisissantes, qui jettent sur les tableaux d'Homère un vernis éclatant.

«Ainsi parle Hector, et les Troyens applaudissent à ses paroles par une grande clameur. Aussitôt ils soulagent du joug les chevaux baignés de sueur, et chaque guerrier les attache à son char par des courroies.... Les Troyens, fiers de leur victoire, reposent, pendant toute la nuit, sur le champ de bataille, à la lueur des feux qu'ils ont allumés.

«Ainsi, lorsque, dans le firmament, à la lueur de la lune argentée, les radieuses étoiles scintillent, lorsque les vents se taisent dans les airs et que la transparence de la nuit laisse découvrir au loin les collines, les vallées, les hautes cimes des montagnes, le vaste espace des cieux qui s'étend devant nous laisse apercevoir tous les astres, et le cœur du berger est plein de joie... Ainsi brillent çà et là les feux que les Troyens ont allumés devant Ilion et le Xanthe aux flots rapides. Mille foyers resplendissent à travers la plaine; la vive lueur de chacun de ces feux éclaire cinquante guerriers assis à l'entour, et les chevaux qui broient l'orge blanche et l'avoine attendent auprès des chars que l'Aurore remonte sur le trône des cieux.»

XVI