On parle de nouveauté dans le style; mais quelle nouveauté de style pourrait surpasser cette vérité pittoresque des feux d'un camp pendant la nuit, comparés aux lueurs de l'armée des astres brillant de tous côtés dans le firmament? Et qu'on juge d'ailleurs de l'effet de cette comparaison, lorsque ces magnifiques antiquités de la poésie épique étaient les nouveautés d'une littérature dont nous sommes séparés par trois mille ans! Ô présomptueuse vieillesse de nos jours! cessez de calomnier cette verte jeunesse de l'esprit humain dans l'antiquité! Respectez la jeunesse du monde, ou montrez-nous une langue et un vers supérieurs à une pareille langue et à de pareils vers.
XVII
L'éloquence de passion et l'éloquence de raison remplissent tout le chant suivant. Agamemnon, intimidé des périls du lendemain, envoie une députation, avec Phénix et Ulysse pour organes, aux tentes d'Achille. La description de la tente d'Achille, de l'hospitalité, du festin qu'il offre aux envoyés, est de la poésie pastorale, naïve et fruste comme une Bible chantée aux Grecs. Ulysse parle en diplomate consommé; Phénix, vieillard qui a élevé jadis Achille sur ses genoux, parle en vieillard verbeux et en père tendre.
«Ton père, dit-il à Achille, me reçut tout jeune dans son royaume; il m'aima comme un père aime son fils unique, l'enfant de sa vieillesse, qu'il obtint au sein de sa félicité. C'est moi, divin Achille, qui t'ai fait ce que tu es! Je t'aimais de toute la tendresse de mon cœur; aussi jamais tu ne voulais aller dans les festins avec un autre que moi; jamais tu ne voulus prendre tes repas dans le palais avant que je t'eusse assis sur mes genoux et que j'eusse coupé tes morceaux et porté la coupe à tes lèvres. Combien de fois, couché sur mon sein, n'as-tu pas taché ma tunique en rejetant le vin de ta bouche dans ces jours de ta délicate enfance! J'ai beaucoup souffert pour toi, beaucoup supporté, pensant en moi-même que, si les dieux ne m'avaient pas accordé de famille, je t'adopterais pour mon fils, ô illustre Achille! espérant qu'un jour tu ferais alors tout mon soutien contre les rigueurs de la destinée! Il ne faut pas avoir un cœur impitoyable: les dieux eux-mêmes se laissent fléchir!... Les Prières sont filles du souverain Jupiter; humbles et le front plissé, osant à peine lever un timide regard, elles marchent avec anxiété sur les pas de l'injure... Celui qui respecte en elles les filles de Jupiter, lorsqu'elles s'approchent pour implorer, en reçoit une puissante assistance et voit ses propres vœux exaucés par elles; mais, si quelqu'un les renie et les repousse d'un cœur sans pardon, elles remontent vers le fils de Saturne et le conjurent d'attacher l'injure aux pas de l'homme impitoyable et de les venger elles-mêmes en le frappant!»
XVIII
On voit comment ces temps, prétendus barbares, connaissaient le pardon des injures et la puissance invisible de la prière; on voit de plus comment la poésie personnifiait allégoriquement cette divine philosophie du pardon.
Achille reste inflexible; il ne craint pas même d'avouer un lâche amour de la vie que les modernes éprouvent, mais qu'ils n'avouent pas; il veut, dit-il, se retirer dans l'heureuse Phthie, royaume de son père, et s'y marier. «Rien n'égale pour moi le prix de la vie. On peut toujours enlever à la guerre des troupeaux de bœufs et de grasses brebis, on peut ravir des trépieds et des coursiers à la crinière d'or, mais rien ne peut retenir l'âme de l'homme; elle fuit sans retour quand la dernière respiration s'est exhalée de ses lèvres!...»
Ces supplications sur différents tons, et toujours repoussées par Achille, se poursuivent en discours et en répliques de la plus haute éloquence pendant toute la durée de ce chant. Le dixième chant nous décrit l'insomnie inquiète d'Agamemnon dans sa tente pendant la nuit qui précède un combat inégal. «Chaque fois, dit le poëte, que ses regards tombent sur la plaine de Troie, il regarde avec effroi les feux innombrables qui brillent autour d'Ilion, il entend le son des flûtes, des chalumeaux et les tumultes des guerriers!»
Agamemnon se lève et va chercher, dans la nuit, conseil auprès du vieux Nestor. Leur conférence nocturne est peinte en traits aussi pénétrants que naturels. Homère semble avoir assisté à tous les détails de la guerre comme à tous les mouvements du cœur humain. Aucun poëte dramatique n'a mieux gravé, mieux varié et mieux conservé tous les caractères. L'histoire n'a pas plus de justesse et plus de physionomie que son pinceau.
«Nestor se lève à la voix d'Agamemnon; il se revêt de sa tunique, il attache à ses pieds de riches sandales, il agrafe son manteau de pourpre sur lequel se moire un léger duvet, il empoigne une forte lance armée à l'extrémité d'une pointe d'airain et s'avance vers les vaisseaux des Grecs.»