Ulysse, réveillé à son tour par Nestor et par Agamemnon, marche avec eux dans la nuit ténébreuse pour éveiller les autres chefs. «Ils trouvent Diomède couché hors de sa tente, tout armé; autour de lui dorment ses compagnons, la tête appuyée sur leurs boucliers, leurs lances plantées en terre par la poignée, les pointes d'airain resplendissant au loin à la lueur des feux, semblables à des traits de foudre de Jupiter. Diomède dormait aussi sur la peau d'un bœuf sauvage, et sous sa tête était enroulé un tapis aux couleurs éclatantes!»
«Notre destinée à tous est sur le tranchant d'un glaive,» lui dit Nestor. Tout ce réveil successif et à voix basse des chefs par le roi des rois est la plus solennelle scène nocturne de guerre qui ait jamais été conçue et décrite. On reste confondu d'admiration quand on pense qu'elle est en même temps chantée dans les plus beaux vers imitatifs de la plus belle des langues!
Le conseil de guerre s'assemble. Diomède se dévoue pour faire une sortie et une reconnaissance dans la plaine; il choisit Ulysse pour son compagnon de guerre. Les détails de l'armement et de la coiffure de combat des deux héros sont aussi techniques que si le poëte eût été un armurier ou un corroyeur, et cette toilette ne cesse pas d'être sous sa main aussi poétique qu'un son de la lyre. C'est là le cachet de ce génie, précis comme un ouvrier, élégant comme un artiste. Il décrit toutes les choses matérielles les plus vulgaires par le côté où elles touchent à l'imagination la plus pittoresque ou au sentiment le plus pathétique. La nature entière devient poésie sans cesser d'être la nature. Mais il faudrait tout vous traduire, et l'heure ne me permet que de vous guider à vol d'oiseau sur un poëme où tout est merveille.
XIX
De son côté Hector ne dort pas dans son camp; il envoie un espion, nommé Dolon, observer de près les vaisseaux. Diomède et Ulysse se cachent derrière les cadavres dans la plaine et se laissent dépasser par le Troyen «de toute la longueur du sillon que tracent dans une terre grasse deux mules plus agiles que les bœufs à traîner la pesante charrue.» Dolon, poursuivi par eux, les aperçoit et veut leur échapper. «Mais, tels que deux limiers à la dent cruelle, exercés à la chasse, poursuivent, sans relâche et sans répit, à travers une contrée boisée, soit un lièvre, soit un faon timide qui fuit en bêlant; tels, etc.»
Dolon, atteint et interrogé, trahit les secrets d'Hector et n'en est pas moins immolé avant qu'il ait pu toucher avec la main le menton de Diomède, geste qui rendait le prisonnier sacré.
Les deux héros pénètrent dans le camp, y font un sanglant carnage, enlèvent les coursiers du roi Rhésus, allié des Troyens. Ils les ramènent au camp, «et, après s'être baignés et parfumés d'une huile onctueuse, ils s'asseyent pour prendre leur repas et puisent dans les jarres pleines un vin délectable.»
La bataille s'engage au lever de l'aurore. Chaque coup de lance dans la mêlée retentit comme un écho dans le vers. Nous ne reviendrons pas sur ces scènes trop prolongées d'Homère. «Tels que des moissonneurs, parcourant des sillons d'orge ou de froment dans les domaines d'un homme opulent, courbent les gerbes en monceaux, tels tombent les Troyens et les Grecs. Tant que dure le matin et que s'élève l'astre sacré du jour, la foule jonche le sol; mais, à l'heure où le bûcheron apprête son repas dans les clairières de la forêt, quand ses bras se sont fatigués à couper les grands arbres et que le besoin de prendre une salutaire nourriture se fait sentir, alors, etc.»
Remarquez avec quelle complaisance habile et gracieuse à la fois Homère rappelle l'esprit détendu de l'horreur des combats aux plus sereines scènes de la vie rurale!
Agamemnon, héros de ce chant, égale Achille et fait tout succomber ou tout fuir devant lui. Hector même est blessé et rentre au camp.