Ulysse, après de nombreux exploits, est cerné par les Troyens, «comme, sur le sommet d'une montagne, des loups carnassiers, altérés de sang, entourent un cerf blessé par la flèche d'un chasseur; mais le cerf lui a échappé en courant d'un pas rapide, tant qu'un sang encore tiède coule de sa blessure et que ses genoux peuvent le porter; enfin, lorsqu'il s'arrête énervé par la douleur aiguë, les loups féroces des montagnes vont le dévorer sous le bois ténébreux; mais si le hasard conduit en ces lieux un lion redouté, soudain les loups s'enfuient et le lion se rue sur leur proie!»

XX

Écoutez maintenant la description du char d'Hector poursuivant les Grecs. «Il dit et presse les coursiers du fouet retentissant; les coursiers, obéissant à la main qui les flagelle, entraînent sans effort le char au milieu de la mêlée des Troyens et des Grecs. Leurs pieds foulent les cadavres et les boucliers, l'essieu tout entier est souillé de sang; le sang tache aussi les anneaux d'airain qui tiennent au timon; les gouttes sanguinolentes que font éclabousser les jantes des roues et les sabots des chevaux rejaillissent et se collent sur ces anneaux.»

Ajax, le rival d'Achille en valeur, aperçoit Hector, en est épouvanté, recule et se perd dans la foule, n'osant se mesurer au fils de Priam. «Tel un lion affamé que les chiens et les bergers repoussent loin de l'étable; ils veillent toute la nuit de peur que le lion ne se repaisse de la chair de leurs grasses génisses. En vain le lion altéré de sang rôde et se précipite sur l'enceinte; mille dards acérés sont lancés à la fois contre lui par des mains courageuses; des torches sont allumées, et l'animal, malgré sa rage impétueuse, s'épouvante de leurs lueurs; enfin, quand le jour commence à se lever, il s'éloigne triste dans son cœur; tel Ajax, etc.»

XXI

Achille, cependant, debout sur la poupe d'un de ses vaisseaux, contemple immobile les chances de ces batailles et les périls des Grecs. Il se réjouit avec une indifférence maligne des revers de ses compatriotes. «Je les verrai bientôt venir en suppliants embrasser mes genoux,» dit-il à son ami Patrocle.

Il envoie cet ami dans le camp des Grecs pour lui rapporter des nouvelles. Patrocle va pour en apprendre dans la tente de Nestor, où ce vieux guerrier est à table avec le médecin de l'armée, Machaon. «Ils sont servis par la captive Hécamède, à la belle chevelure. D'abord elle place devant eux une table éclatante, polie avec soin, et dont les pieds sont teints de couleur d'azur; puis elle sert dans un plat d'airain l'oignon qui irrite la soif, le miel fraîchement écoulé de la ruche et les pains pétris de la farine du froment sacré. Sur la table brille la coupe magnifique que le vieux Nestor apporta de Pylos; elle est enrichie de clous à têtes d'or; quatre anses arrondies et relevées l'entourent; sur chacune de ses anses deux colombes d'or semblent se pencher pour becqueter leur nourriture. Hécamède, semblable aux déesses, verse dans cette coupe du vin de Prammée; elle y délaye du fromage de chèvre qu'elle a réduit en poussière avec une râpe d'airain et elle le saupoudre de la blanche fleur de farine!»

On voit avec quel don de poésie dans la vérité le chantre des héros et des dieux sait poétiser les plus vulgaires ustensiles du ménage et de la cuisine domestique. On voit aussi, par la description de la coupe aux colombes, de la table aux pieds d'azur, des plats de bronze, que l'ameublement de campagne de ces temps prétendus barbares ne le cédait guère à nos verres de cristal, à nos plats de faïence et à nos tables d'acajou. C'était un autre luxe, mais c'était un luxe où l'art n'était pas moins associé à l'ornementation intérieure qu'il l'est de nos jours. Pour quiconque lit Homère avec attention, il est impossible de ne pas conclure une civilisation morale et industrielle très-avancée derrière cette apparente rusticité.

Le discours interminable, mais très-riche en détails historiques, de Nestor à Patrocle, délasse les guerriers des fatigues du jour et retrace éloquemment la verbeuse nonchalance de la vieillesse qui aime à se vanter. Ce discours, très-habile en même temps, attendrit Patrocle, qui court le rapporter à son ami Achille.

XXII