La vieille Hécube parle après l'épouse, et poursuit le panégyrique touchant et glorieux de son fils.

Enfin Hélène elle-même, la cause de tous ces deuils, achève ce panégyrique en paroles entrecoupées de ses gémissements:

«Hector! de tous mes beaux-frères ô toi le plus aimé de mon cœur, puisqu'il est trop vrai que Pâris est mon époux, et qu'il m'a ravie pour me conduire en Ilion. (Que ne ce suis-je morte avant ce jour!) Voici la vingtième année que j'abordai en ces lieux, que j'ai perdu ma patrie, et jamais je n'entendis de ta bouche une parole outrageante ou même dure; au contraire, si une de mes sœurs ou ma belle-mère Hécube m'adressait quelques reproches dans nos palais (car Priam, lui, fut comme un père toujours doux envers moi), toi, Hector, en les réprimandant avec bonté, tu les adoucissais par tes douces et indulgentes paroles. Aussi dans mon cœur amer je pleure à la fois sur toi et sur moi, malheureuse, qui désormais n'aurai plus ni ami ni soutien dans la vaste Ilion, où je suis pour tous un objet de mépris et d'horreur!»

Après ces lamentations si éloquentes et si naïves, le corps du héros est placé sur le bûcher par le vieux Priam. Les flammes du bûcher se confondent avec celles de l'aurore, et une urne d'or reçoit les cendres du dernier défenseur d'Ilion.

XXXVI

Le poëme finit là, comme tout finit dans le monde, par des gémissements, par des séparations, par des larmes et sur un tombeau.

Voilà l'Iliade! Ce n'est que l'épopée de la guerre, le livre du héros; il ne faut pas y chercher encore le poëme épique de la vie domestique, le livre du foyer, l'épopée intime du cœur humain. Le même chantre, Homère, va nous la donner tout à l'heure, cette épopée, dans l'Odyssée, et nous allons la dérouler devant vous avec plus de charme encore que nous n'en avons éprouvé en vous déroulant l'Iliade. (Nous l'avons fait dans le dernier de ces Entretiens, en 1857.)

Et cependant, même dans cette épopée qui est presque exclusivement consacrée au récit des combats et à la glorification des héros, que manque-t-il au tableau presque universel de toute la nature animée ou inanimée? Homère n'a-t-il pas su, comme un peintre divin, rattacher par des épisodes rapides et par des coups d'œil naturels, tantôt en arrière, tantôt à côté, tantôt en avant de son sujet, le monde moral et le monde physique tout entier à ce petit coin de sable de la plage de Troie où s'agite le sort de la Troade et de la Grèce? N'est-ce pas en vingt-quatre chants l'univers sous tous ses aspects, reproduit tantôt en larmes, tantôt en sang, mais toujours dans une musique de paroles ravissantes à l'imagination des hommes? Les Grecs de ce temps, qui avaient gravé ce poëme dans leur mémoire, avaient-ils besoin d'autre livre? N'était-ce pas pour ainsi dire la Bible des guerriers, des pasteurs, des matelots, des philosophes, des théologiens, des historiens, des artistes, des artisans de son temps, des dieux et des hommes? l'encyclopédie chantée par un poëte universel aux hommes de son temps?

Les paysages terrestres y sont retracés avec autant de transparence, de clarté, de vérité que les sommets neigeux des montagnes, les caps sourcilleux, les falaises boisées, les collines vertes sont retracés en pleine lumière dans le miroir de la mer d'Ionie, reflétant ses bords dans ses flots.

Les paysages maritimes, la vaste étendue des vagues, leur azur ou leur noirceur, selon le ciel et le vent, leurs oscillations, leurs murmures, les voiles qui les sillonnent en traçant un sentier qui se referme sous leur écume pétillante, le mât qui se dresse ou qui s'incline, l'ancre qui mord le fond, la quille qui résonne en touchant la rive, n'y sont-ils pas reproduits en vers aussi limpides et aussi harmonieux que la vague elle-même?