Que pensez-vous de cet homme?
Qu'il est méprisable aux yeux de Dieu et aux yeux des autres hommes.
Eh bien! que pensez-vous alors de vos insultes, vous qui me reprochez de travailler, c'est-à-dire vous qui m'outragez parce que je fais... quoi? ce qu'il serait déshonorant à moi de ne pas faire!!!
Vos mépris seront donc un jour des éloges; laissez-moi les prendre dès aujourd'hui de votre bouche pour ce qu'ils sont. Je vous rends grâces; en cherchant à me déshonorer, vous avez, à votre insu, glorifié le travail.
Quelle cruelle inconséquence de dire à un homme: «Tu dois, et si tu ne payes pas ce que tu dois, tu es déshonoré;» et de lui dire dans la même phrase: «Si tu continues à travailler pour payer ce que tu dois, nous te déshonorons encore.»
Voilà cependant votre logique; ce n'est ni celle de Dieu, ni celle des hommes, ni celle de l'honneur, ni celle de l'économie politique! Mais c'est la logique de la malignité humaine, qui veut enfermer un ennemi dans un cercle vicieux et l'étouffer entre deux sophismes.
Vous pouvez m'étouffer, oui, mais vous ne me déshonorerez pas; je travaillerai jusqu'à mon dernier soupir, et si je succombe ce ne sera pas ma faute: ce sera celle de mes ennemis.
III
Au reste, ce n'est pas la première fois qu'une coalition d'inimitiés littéraires ou politiques ressasse ces griefs, et qu'elle me reproche tantôt mon opulence, tantôt ma médiocrité; j'y suis accoutumé, je pourrais dire, j'y suis bronzé. Lorsque, après la révolution de 1830, que j'avais vue avec douleur, je voulus entrer dans les assemblées publiques pour y défendre à la tribune, selon mes forces, non cette révolution, mais la liberté, un poëte fameux alors, tombé depuis, relevé aujourd'hui par sa noble résipiscence, écrivit contre moi une satire sous le titre de Némésis. Il m'y reprochait aussi mes prétendus trésors; il y refusait, lui poëte, à un poëte son droit de citoyen! Je lui répondis en vers avec indignation, mais sans injures. Nous sommes devenus bienveillants l'un pour l'autre depuis. Peut-être vivrai-je assez pour que les écrivains qui m'insultent aujourd'hui en prose regrettent un jour leur injuste inimitié. Je ne la leur rendrai jamais; en fait de haine je veux mourir insolvable.