Cependant, qu'ils me permettent une seule observation sur la différence des temps et des procédés entre la Némésis et leur diatribe. Quand l'auteur de la Némésis, Barthélemy, me décochait ses iambes mordants pour arrêter ma marche au début de ma carrière civique, j'étais jeune, riche, heureux, entouré de ces illusions du matin de la vie que trompe si souvent le soir, armé de mes vers pour le combat poétique, armé de ma parole aux tribunes pour le combat politique; il était peut-être injuste, mais il était loyal et courageux de m'attaquer dans ma force.

Aujourd'hui, je ne succombe pas, mais je chancelle sous le poids de beaucoup de choses plus lourdes que les années: je suis pauvre des besoins d'autrui; sous ma fausse apparence de bien-être je ne suis pas heureux; je n'éblouis personne de tous mes prestiges éteints ou éclipsés; je dispute des proches, des amis, des clients, un berceau, un sépulcre, à l'encan des revendeurs de tombes; je suis désarmé, je veux l'être; il n'y a ni mérite, ni force, ni gloire à m'outrager; il y en aurait à m'aider dans mon travail si l'on avait un autre cœur!

Que ces hommes irréfléchis comparent les circonstances dans lesquelles Barthélemy me raillait de mes prospérités et les circonstances dans lesquelles ils m'invectivent de mes disgrâces, et qu'ils prononcent! Je ne dirai pas le mot; mais qu'ils l'entendent dans le fond de leur conscience et qu'ils rougissent! Je ne veux pas d'autre vengeance qu'un regret!

P. S. Nous croyons devoir donner ici à nos lecteurs la bagatelle poétique ci-jointe; nous l'écrivîmes dans une heure de loisir dérobée à l'étude pendant ces dernières matinées d'automne. Nous l'adressâmes à un homme de cœur et de talent; cet homme fut aussitôt associé, pour ce crime d'amitié, aux injures qu'on nous réservait. C'était une goutte de parfum que nous voulions jeter sur sa route; cette goutte d'huile a servi à attiser encore le feu des rancunes. Que le lecteur juge de ce grand crime commis en badinant; il y a des gens auxquels il n'est permis ni de pleurer ni de sourire!

Lamartine.

LETTRE À ALPHONSE KARR,
JARDINIER.

Esprit de bonne humeur et gaîté sans malice,
Qui même en le grondant badine avec le vice,
Et qui, levant la main sans frapper jusqu'aux pleurs,
Ne fustige les sots qu'avec un fouet de fleurs!
Nice t'a donc prêté le bord de ses corniches
Pour te faire au soleil le nid d'algue où tu niches;
C'est donc là que se mêle au bruit des flots dormants
Le bruit rêveur et gai de tes gazouillements!

Oh! que ne puis-je, hélas! de plus près les entendre?
Oh! que la liberté lente se fait attendre!
Quand pourrai-je, à ce monde ayant payé rançon,
Suspendre comme toi ma veste à ton buisson,
Et, déchaussant mes pieds saignants de dards sans nombre,
Te dire, en t'embrassant: «Ami, vite un peu d'ombre!

Nous avons trop hâlé notre front et nos mains
Aux soleils, au roulis des océans humains;
Échappés tous les deux d'un naufrage semblable,
Faisons-nous sur la plage un oreiller de sable,
Et qu'insensiblement, flot à flot, pli sur pli,
La marée en montant nous submerge d'oubli!»

Il faut à tout beau soir son Jardin des Olives!