XI

Ils partent pour Munich. L'électeur de Bavière est grand amateur de musique; il reçoit bien les musiciens ambulants. Mais que voulez-vous! dit Mozart le père à son ami, il est pauvre. À Stuttgart ils ne parviennent pas à se faire entendre; les artistes italiens sont maîtres de l'oreille du prince; ils écartent dédaigneusement les rivaux, même enfants. Le père et l'enfant descendent le Rhin sans plus de succès, s'arrêtent à Bruxelles, et viennent enfin à Paris. Leur réputation les y avait devancés; ils sont admis à se faire entendre à Versailles: les princesses, filles de Louis XV, comblent de caresses l'enfant miraculeux. «Figurez-vous, écrit le père à son ami, l'étonnement de tout le monde ici quand on voit les filles du roi s'arrêter pendant les défilés d'apparat dans les grands appartements, dès qu'elles aperçoivent mes enfants, s'approcher d'eux, les caresser, s'en faire embrasser à plusieurs reprises. Il en est de même de madame la Dauphine. Ce qui a paru encore plus extraordinaire à MM. les Français, c'est que, au grand couvert qui eut lieu dans la nuit du nouvel an, non-seulement on nous fit place à tous près de la table royale, mais Monseigneur Wolfgangus dut se tenir tout le temps près de la reine, lui parla constamment, lui baisa souvent les mains, et mangea à côté d'elle les mets qu'elle daignait lui faire servir. La reine parle aussi bien l'allemand que nous. Comme le roi n'en comprend pas un mot, la reine lui traduisait tout ce que disait notre héroïque Wolfgang. Je me tenais près de lui. De l'autre côté du roi, où étaient assis M. le Dauphin et madame Adélaïde, se tenaient ma femme et ma fille. Or vous saurez que le roi ne mange pas en public; seulement tous les dimanches soir la famille royale soupe ensemble; on ne laisse pas entrer tout le monde. Quand il y a grande fête, comme au nouvel an, à Pâques, à la Pentecôte, à la fête du roi, etc., alors il y a grand couvert. On admet toutes les personnes de distinction. L'espace n'est pas grand, et par conséquent il est bientôt rempli. Nous arrivâmes tard, les suisses durent nous ouvrir le passage, et l'on nous conduisit dans la pièce qui est tout près de la table, et que traverse la famille royale pour rentrer au salon. En passant, les uns après les autres parlèrent avec notre Wolfgang, et nous les suivîmes jusqu'à la table.

«Vous n'attendez sans doute pas de moi que je vous décrive Versailles. Seulement je vous dirai que nous y sommes arrivés dans la nuit de Noël, et que nous y avons assisté, dans la chapelle royale, à la messe de minuit et aux trois saintes messes. Nous étions dans la galerie lorsque le roi revint de chez madame la Dauphine, qu'il avait été voir à l'occasion de la mort de son frère, le prince électeur de Saxe.

«J'entendis une bonne et une mauvaise musique. Tout ce qui se chantait par une voix seule et devait ressembler à un air était vide et froid, misérable; mais les chœurs sont tous bons et très-bons. Aussi ai-je été tous les jours avec mon petit homme à la messe de la chapelle pour y entendre les chœurs des motets qu'on y exécute. Nous avons en quinze jours dépensé à Versailles environ douze louis. Peut-être trouverez-vous que c'est trop et ne le comprendrez-vous pas; mais à Versailles il n'y a ni carrosses de remise ni fiacre; il n'y a que des chaises à porteurs; chaque course coûte douze sous; et, comme bien souvent nous avons eu besoin sinon de trois, au moins de deux chaises, nos transports nous ont coûté un thaler par jour et plus, car il fait toujours mauvais temps. Ajoutez à cela quatre habits noirs neufs, et vous ne serez plus étonné que notre voyage de Versailles nous revienne à vingt-six ou vingt-sept louis. Nous verrons quel dédommagement nous en reviendra de la cour. Sauf ce que nous avons à espérer de ce côté, Versailles ne nous a rapporté que douze louis, argent comptant.

«En outre, madame la comtesse de Tessé a donné à maître Wolfgang une tabatière en or, une montre en argent, précieuse par sa petitesse, et à Nanerl, ma fille, un étui à cure-dents en or, fort beau. Wolfgang a encore reçu d'une autre dame un petit bureau de voyage en argent, et Nanerl une petite tabatière d'écaille incrustée d'or, d'une extrême délicatesse, puis une bague avec un camée et une foule de bagatelles que je compte pour rien, comme des nœuds d'épée, des manchettes, des fleurs pour des bonnets, des mouchoirs. Dans quatre semaines j'espère vous donner quelques nouvelles plus solides de ces fameux louis d'or, dont il faut faire une plus grande consommation.

«Wolfgang Mozart a quatre sonates chez le graveur; figurez-vous le bruit qu'elles feront dans le monde quand on saura et qu'on verra sur le titre qu'elles sont l'œuvre d'un enfant de sept ans! S'il y a des incrédules, on les convaincra par des preuves, comme il nous arrive tous les jours. Nous avons fait écrire dernièrement par un artiste un menuet, et aussitôt, sans toucher le clavecin, notre petit bonhomme a écrit la basse et il écrira aussi couramment si l'on veut le second violon. Vous entendrez combien ces sonates sont belles; je puis vous assurer que Dieu fait tous les jours de nouveaux miracles dans cet enfant. Lorsque nous serons de retour à Salzbourg, il sera en état de servir la cour du prince-évêque. Il accompagne dès à présent dans les concerts publics, il transpose à première vue les morceaux les plus difficiles avec une netteté extraordinaire, au point que les maîtres ne peuvent dissimuler leur basse jalousie contre cet enfant.

«Faites, je vous prie, dire quatre messes à Maria Plain et une à l'Enfant-Jésus de Lorette aussitôt que possible; nous les avons promises, ma femme et moi, pour nos deux pauvres enfants qui ont été malades. J'espère qu'on continuera à dire les autres messes à Lorette tant que nous serons absents, comme je vous l'avais recommandé. Tout le monde veut me persuader de faire inoculer mon garçon; quant à moi, je préfère tout remettre à la grâce de Dieu; tout dépend de lui; il s'agira de savoir si Dieu, qui a mis dans ce monde cette merveille de la nature, veut l'y conserver ou l'en retirer. Je veille sur lui tellement qu'être à Salzbourg, ou à Paris, ou en voyage, c'est pour lui même chose; c'est aussi ce qui rend notre voyage si dispendieux.

«Le trésorier des menus plaisirs du roi a remis hier à l'enfant, de la part du roi, quinze louis et une tabatière d'or. Nous allons donner un concert. Faites dire des messes pour nous pendant huit jours de suite à partir du 17 avril. Je voudrais de plus que quatre messes fussent dites; ces messes sont sur la demande expresse du duc de Chartres, du duc de Duras, du comte de Tessé, et de beaucoup de dames du plus haut parage.

«Nous voici connus ici des ambassadeurs de toutes les puissances étrangères. Milord Bedford et son fils nous sont très-favorables; le prince Galitzin nous aime comme ses enfants. Les sonates que M. Wolfgangerl a dédiées à la comtesse de Tessé seraient gravées si on avait pu persuader la comtesse d'agréer la dédicace que M. Grimm, le meilleur de nos amis, avait faite pour elle; on a été obligé de la changer: la comtesse ne veut pas être louée; c'est dommage, car cette dédicace la dépeignait très-bien, ainsi que mon fils. Outre d'autres cadeaux elle a donné une montre en or à Wolfgang, un étui précieux à Nanerl.

«Ce M. Grimm, mon grand ami, qui a tout fait ici pour nous, est secrétaire du duc d'Orléans; c'est un homme instruit et un grand philanthrope. Aucune des lettres que j'avais pour Paris ne m'aurait absolument servi à rien, ni les lettres de l'ambassadeur de France à Vienne, ni l'intervention de l'ambassadeur de l'empereur à Paris, ni les recommandations du ministre de Bruxelles, comte de Cobenzl, ni celles du prince de Conti, de la duchesse d'Aiguillon, ni toutes celles dont je pourrais faire une litanie! M. Grimm seul, pour qui j'avais une lettre d'un négociant de Francfort, a tout fait! C'est lui qui nous a introduits à la cour, c'est lui qui a soigné notre premier concert. À lui seul il m'a placé trois cent vingt billets, c'est-à-dire pour quatre-vingt louis; il nous a valu de ne pas payer l'éclairage: il y avait plus de soixante bougies; c'est lui qui nous a obtenu l'autorisation pour le premier concert et pour un deuxième, dont déjà cent billets sont placés. Voilà ce que peut un homme qui a du bon sens et un bon cœur! Il est de Ratisbonne, mais il y a quinze ans qu'il est à Paris; il sait tout mettre en train et faire réussir les choses comme il le veut.