«M. de Méchel, le graveur, travaille à force à nos portraits peints par un amateur, M. de Carmontelle: Wolfgang joue du piano; moi, derrière lui, du violon; Nanerl s'appuie d'une main sur le piano, et tient dans l'autre un morceau de musique, comme si elle allait chanter.»
Qui peut lire sans attendrissement ces pieuses superstitions d'un cœur de père et d'un cœur de mère vouant à l'autel d'un Dieu-enfant des sacrifices propitiatoires pour l'enfant de leur amour, afin que l'analogie des âges attendrît plus puissamment l'enfance du Dieu pour l'enfance de l'homme! Ce n'est pas la philosophie qu'il faut chercher dans cette sainte famille d'artistes chantants, c'est la nature. Est-ce de la philosophie qu'on demande au chant du rossignol sur son nid? Non, ce qu'on cherche dans ses accords, c'est de la tendresse: la tendresse du père de Mozart n'est si touchante que parce qu'elle ressemble à une tendresse de femme.
XII
Comblée de soins par son compatriote Grimm, passionnée pour la musique, mais pauvre d'or parce que la dépense du voyage dépasse souvent la recette des concerts, la famille va à Londres, est entendue à la cour, se dégoûte de la froideur des Anglais pour son art, revient en Hollande, repasse par Paris, rentre en Allemagne par la Suisse, est arrêtée à Olmütz par la petite vérole de son fils.
«Te Deum laudamus! s'écrie le père dans sa vingt-neuvième lettre à ses amis de Salzbourg; in te, Domine, speravi; non confundar in æternum.» L'enfant est guéri par les soins d'un chanoine de Salzbourg établi à Olmütz, et qui prête l'hospitalité la plus affectueuse aux pèlerins de sa ville natale. Ils reprennent leur course vers la capitale de l'Autriche.
«Le 19 janvier, écrit le père, nous avons été chez l'impératrice, où nous sommes restés de deux heures et demie à quatre heures et demie. L'empereur vint dans l'antichambre, où nous attendions que le café fût pris, et nous fit entrer lui-même. Il y avait le prince Albert et toutes les archiduchesses: pas une âme de plus. Il serait trop long de vous écrire tout ce qui s'est dit et fait. Il est impossible d'imaginer avec quelle familiarité l'impératrice a traité ma femme, s'informant de la santé de nos enfants, s'entretenant de notre grand voyage, la caressant, lui serrant les mains pendant que l'empereur causait avec moi et Wolfgang de musique et de toutes sortes de sujets, et faisait, à diverses reprises, rougir la pauvre Nanerl. Je vous raconterai tout de vive voix. Je n'aime pas écrire des choses que mainte tête carrée de notre pays traiterait de mensonges en devisant derrière le poële.
«Toutefois, n'allez pas conclure que les faveurs positives et sonnantes dont on nous honore sont en proportion de cette bienveillance intime et extraordinaire.»
La faveur du public et de la cour éveille déjà l'envie contre cet enfant comme par un pressentiment de sa supériorité future. On songe à lui faire écrire un opéra, c'est-à-dire le poëme épique du chant, avant l'âge où les passions ont donné leur note dans un cœur d'homme.
«Sur ma vie! écrit le père enthousiaste, sur mon honneur! je ne puis dire autre chose, si ce n'est que cet enfant est le plus grand homme qui ait jamais vécu dans ce monde!»
Et l'avenir a ratifié cette prophétique conviction du père.