«Pour convaincre le public de ce qu'il en est, je me suis décidé à une épreuve tout à fait extraordinaire: j'ai résolu qu'il écrirait un opéra pour le théâtre. Que pensez-vous qu'ont dit tous ces gens, et quel vacarme n'ont-ils pas fait! Quoi! on aura vu aujourd'hui Gluck assis au clavecin, et demain ce sera un enfant de douze ans qui le remplacera et qui dirigera un opéra de sa façon? Oui, malgré l'envie. J'ai même attiré Gluck dans notre parti; du moins, s'il n'y est pas de cœur, il ne peut pas le faire voir, car nos protecteurs sont aussi les siens; et, pour m'assurer les acteurs, qui causent d'ordinaire le plus de désagrément aux compositeurs, je me suis mis en rapport direct avec eux sur les indications que l'un d'entre eux m'a données; mais la vérité est que la première idée de faire composer un opéra à Wolfgang m'a été suggérée par l'empereur, qui lui a demandé par deux fois s'il ne voulait pas composer et diriger lui-même un opéra. Le bonhomme a naturellement répondu oui; mais l'empereur ne pouvait rien ajouter, vu que les opéras regardent le seigneur Affligio.
«Je n'ai donc plus à regretter aucun argent, car il nous rentrera aujourd'hui ou demain. Qui ne tente rien n'a rien; il faut vaincre ou mourir, et c'est au théâtre que nous trouverons la mort ou la gloire.
«Ce ne sera pas un opéra séria: on n'en donne pas ici, on ne les aime pas; ce sera donc un opéra buffa. Non pas un petit opéra, car il durera bien de deux heures et demie à trois heures. Il n'y a pas ici de chanteurs d'opéra séria. L'opéra tragique de Gluck, Alceste, même a été chanté par les bouffes. Il y a d'excellents artistes en ce genre, les signori Caribaldi, Caratoli Poggi, Laschi, Polini; les signore Bernasconi, Eberhardi, Baglioni.
«Qu'en dites-vous? La gloire d'avoir écrit un opéra pour le théâtre de Vienne n'est-elle pas la meilleure voie pour obtenir du crédit non-seulement en Allemagne, mais en Italie?»
L'opéra est écrit.
L'incrédulité et la jalousie l'attribuent au père; «mais les calomniateurs n'eurent pas le triomphe qu'ils en attendaient, dit le père. Je fis ouvrir au hasard, devant le public prévenu, le premier volume du poëte Métastase, le Quinault de l'Italie, et l'on mit sous les yeux de mon petit Wolfgang les premières paroles qui se rencontrèrent. L'enfant prit la plume, et il écrivit sans hésiter un instant, devant beaucoup de personnes considérables, la musique et l'accompagnement à grand orchestre, avec une incroyable promptitude.»
Rien ne prévaut contre l'envie naissante attachée au génie en germe: l'opéra n'est pas représenté.
«Cent fois j'ai voulu faire mon paquet et m'en aller. S'il avait été question d'un opéra séria, je serais parti sur-le-champ et je l'aurais offert à Sa Grandeur le prince-archevêque; mais, comme c'est un opéra buffa, qui demande, en outre, des personnes bouffes spéciales, il a fallu sauver notre honneur, coûte que coûte, et celui du prince par-dessus le marché; il a fallu démontrer que ce ne sont pas des imposteurs, des charlatans qu'il a à son service, qui vont, avec son autorisation, en pays étrangers pour jeter de la poudre aux yeux comme des bateleurs, mais bien de braves et honnêtes gens qui, à l'honneur de leur prince et de leur patrie, font connaître au monde un miracle que Dieu a produit à Salzbourg. Voilà ce que je dois à Dieu, sous peine d'être la plus ingrate des créatures; et si jamais ce m'a été un devoir de convaincre le monde de ce miracle, c'est précisément en un temps où l'on se moque de tout ce qui s'appelle miracle, où l'on nie toute espèce de miracle. Il faut donc que je convainque le monde. Et ce n'a pas été une petite joie et un mince triomphe pour moi que d'entendre un voltairien me dire dernièrement avec stupeur: «Eh bien! j'ai enfin vu un miracle; c'est le premier.» Et comme ce miracle est par trop évident et ne peut être nié, on cherche à l'anéantir. On ne veut pas en laisser la gloire à Dieu. On pense qu'il suffit de gagner encore quelques années, qu'alors il n'y aura plus rien que de fort naturel, et que ce ne sera plus un miracle divin. Il faut donc l'enlever aux yeux du monde; et qu'est-ce qui le rendrait plus visible qu'un succès dans une grande et populeuse ville, en plein théâtre? Mais faut-il s'étonner de trouver des persécutions en pays étrangers, quand mon pauvre enfant en a subi dans son propre lieu natal!»
XIII
L'indignation d'avoir échoué, la honte de reparaître à Salzbourg sans avoir cueilli cette palme de l'art à Vienne, le désir de faire respirer à l'enfant l'atmosphère musicale de l'Italie, cette terre du chant, quelques secours de l'empereur pour soutenir la famille errante dans ce long voyage, font franchir les Alpes aux deux Mozart. La mère et la sœur Nanerl se séparent des deux artistes et rentrent seules et désolées à Salzbourg. Le jeune compositeur, ivre de son voyage, commence avec sa sœur, de toutes les villes où il s'arrête, une correspondance moitié enfantine, moitié inspirée, où le badinage lutte avec les larmes. Ces charmantes lettres sont le commentaire des notes les plus gaies ou les plus pathétiques du jeune artiste. L'âme chante avant de parler; c'est le privilége du musicien de n'avoir pas besoin des années pour mûrir son génie, parce que son génie est tout entier inspiration, et que les souffles du matin sont aussi harmonieux et plus frais que ceux du soir. On remarque aussi dans ces lettres un caractère tout spécial aux musiciens; caractère qui nous a souvent frappé nous-même dans les grands compositeurs que nous avons connus: c'est la gaieté, le badinage, l'enjouement; en d'autres termes, la verve.