La verve, sorte d'ivresse gaie du génie, n'est pas nécessaire aux autres arts, par exemple aux poëtes, parce qu'ils se nourrissent plutôt de réflexion et de mélancolie; mais elle est indispensable aux musiciens, parce que leur âme est une perpétuelle explosion du chant émané en cascades de sons de leur mélodie intérieure. On sent cette verve musicale, cette ivresse de la vie jusque dans les oiseaux chantants. Il y a des moments où le rossignol contient toutes les gaietés de sons inspirés par le printemps de l'amour dans une roulade; souvent il chancelle et tombe de la branche, l'oreille éblouie de sa propre mélodie, ivre-mort de l'ivresse musicale. Tel est le musicien, tel est le jeune Mozart dans sa jovialité de badinage et de génie avec sa sœur Nanerl. Mais à la fin de ces lettres, datées des différentes villes d'Italie qu'il parcourt, il y a toujours la note tendre: c'est le moment où il pense à sa mère absente et au foyer attristé de Salzbourg. «Baise la main de maman, chère Nanerl; quant à toi, je t'embrasse un million de fois.»
Le père et l'enfant vont ainsi visitant, écrivant, chantant, jouant de leurs instruments chez les petits et chez les grands, du Tyrol à Milan, de Milan à Bologne, à Florence, à Rome. La façon dont le jeune Mozart s'introduit auprès du cardinal Pallavicini, pour lequel il avait des lettres de recommandation, est naïvement racontée par le père à la mère.
«Nous voici à Rome depuis le 11. À Viterbe nous avons vu sainte Rose, dont le corps est intact comme celui de Catherine de Bologne, à Bologne. Nous avons emporté des reliques de toutes deux, en souvenir. Dès le jour de notre arrivée, nous avons été à Saint-Pierre, dans la chapelle Sixtine, pour y entendre le Miserere. Le 12, nous avons vu les fonctions; nous nous sommes trouvés tout à côté du pape pendant qu'il servait la table des pauvres. Nos beaux habits, la langue allemande et ma liberté habituelle, que j'employai fort à propos en commandant en allemand à mon domestique d'appeler les hallebardiers suisses pour nous faire faire place, me servirent à merveille et nous permirent partout de nous mettre en avant. Ils prenaient Wolfgang pour un gentilhomme allemand; d'autres l'ont même pris pour un prince; le domestique les laissait dans cette croyance; on me considérait comme un chambellan. C'est ainsi que nous sommes arrivés à la table des cardinaux, où Wolfgang est parvenu à se fourrer entre les fauteuils de deux cardinaux, dont l'un était précisément le cardinal Pallavicini. Celui-ci fit signe à Wolfgang, et lui demanda: Ne voudriez-vous pas en confidence me dire qui vous êtes? Wolfgang le lui dit. Le cardinal lui répondit avec le plus grand étonnement: Comment! vous êtes cet enfant célèbre dont on m'a tant écrit! Sur quoi Wolfgang lui demanda: N'êtes-vous pas le cardinal Pallavicini?—Sans doute; pourquoi? Wolfgang reprit que nous avions des lettres de recommandation à lui remettre, et que nous aurions l'honneur de nous présenter chez Son Éminence. Le cardinal en témoigna une grande joie, disant que Wolfgang parlait bien l'italien. Au moment de partir, Wolfgang lui baisa la main, et le cardinal, ôtant sa barrette, lui fit un salut des plus gracieux.
«Tu sais que le Miserere de la chapelle Sixtine est estimé si haut qu'il est défendu aux musiciens de la chapelle, sous peine d'excommunication, d'en emporter une partie hors la chapelle, de la copier ou de la donner à qui que ce soit; ce qui n'empêche pas que nous l'avons déjà. Wolfgang l'a écrit de mémoire, et nous vous l'aurions envoyé dans cette lettre à Salzbourg, si notre présence n'était nécessaire pour l'exécuter.»
L'enfant ajoute de sa main, pour sa sœur Nanerl: «Écris-moi comment se porte notre canari. Chante-t-il encore? siffle-t-il toujours? Sais-tu pourquoi je pense à notre canari? parce qu'il y en a un dans notre antichambre qui s'en donne comme le nôtre.» Cette pensée de l'enfant, envoyée à travers les Alpes à l'oiseau domestique dont les mélodies ont peut-être éveillé les siennes dans son berceau, est une des plus significatives réminiscences de la sympathie humaine avec les musiciens ailés de la création. Pendant ce loisir à Rome et à Naples, l'enfant écrit déjà, par un engagement contracté avec le directeur du théâtre de la Scala, un opéra pour Milan.
Ils reviennent à Rome au mois de juin. Le père raconte à sa femme, comme une nourrice, les soins qu'il a pour cette tête d'enfant qui roule déjà des opéras sous ses cheveux blonds.
«On m'a fait, dit-il, un profond salut à la porte de Rome. Nous n'avions dormi que deux heures pendant nos vingt-quatre heures de route; à notre arrivée dans notre logement, nous avons mangé un peu de riz et quelques œufs. J'ai placé le petit Wolfgang sur une chaise; il s'est mis aussitôt à ronfler et s'est endormi si profondément que je l'ai déshabillé complétement et mis au lit sans qu'il ait donné le moindre signe de vouloir se réveiller. Il a continué à ronfler, quoique j'aie été obligé de temps à autre de le soulever, de le remettre sur sa chaise, et finalement de le traîner toujours dormant sur son lit. Lorsqu'il s'est éveillé ce matin à neuf heures, il ne savait où il était, ni comment il était parvenu sur son lit; il n'avait pas fait un mouvement de toute la nuit.» Ces lettres sont pleines de ces minuties de père, de mère, de nourrice, qui se mêlent comme dans la vie commune aux miracles de l'enfance du génie. La Providence, pour cet enfant unique, semblait avoir fait ce père, cette mère, cette sœur, uniques comme lui. On y passe sans cesse des larmes de l'admiration aux larmes de l'attendrissement. La piété la plus confiante occupe une grande place dans ces confidences des deux voyageurs.
«Nous vous félicitons, écrivent-ils à Salzbourg, pour votre commun jour de fête (la mère et la fille s'appelaient Nanerl), en vous souhaitant une bonne santé et avant tout la grâce de Dieu: c'est l'unique nécessaire, le reste vient par surcroît. Nous avons entendu une messe à Civita-Vecchia Castellana, après laquelle Wolfgang a joué de l'orgue à Lorette; il s'est trouvé que nous avons justement fait nos dévotions le 16, jour de votre fête. J'y ai acheté différentes choses; outre diverses reliques, je t'apporte une particule de la vraie croix. Si Wolfgang continue à grandir comme il fait, il vous reviendra passablement grand.» L'enfant prend la plume. «Je complimente ma chère maman à l'occasion de sa fête, ajoute-t-il. Je souhaite qu'elle vive encore cent ans, toujours en bonne santé: c'est ce que je demande à Dieu dans ma prière pour elle; et pour ma sœur Nanerl, je ne puis rien lui offrir que les clochettes, les cierges bénits, les rubans que nous avons achetés à Lorette et que nous lui rapportons. Je reste en attendant son fidèle enfant... Il m'est impossible, ajoute-t-il, de mieux écrire; la plume est faite pour les notes et non pour les lettres. Mon violon a de nouvelles cordes et j'en joue tout le jour. Je te dis cela parce que ma mère a désiré savoir si je joue encore du violon. Mon unique récréation est dans les cabrioles que je me permets de temps à autre. Ah! que l'Italie est un pays endormant! L'été on y dort toujours.»
Tout en voyageant, il ne cesse pas de composer son opéra. «Ma chère maman, dit-il, je ne peux pas écrire tant les doigts me font mal à force d'écrire des récitatifs; je te prie, chère mère, de prier pour moi que mon opéra réussisse, et qu'après cela nous nous trouvions tous réunis heureusement ensemble.»
Le jour terrible de la représentation de son premier opéra à Milan approche. «Le jour de la Saint-Étienne, écrit-il à sa sœur, une bonne heure après l'Ave Maria (six heures du soir), vous pourrez vous représenter le compositeur Wolfgang assis au clavecin, son père en haut de la salle, dans une loge, et vous voudrez bien nous souhaiter en pensée une heureuse représentation, en y ajoutant quelques Pater.»