«Dieu soit loué! écrit à son tour le père à sa femme le 29 décembre 1770; la première représentation de l'Opéra a eu lieu le 26 avec un plein et universel succès, et avec des circonstances qui ne se sont jamais présentées à Milan, à savoir que, contre tous les usages de la première sera, un air de la prima donna a été répété, tandis que d'habitude, à la première représentation, on n'appelle jamais fuora; et, en second lieu, que presque tous les airs, sauf quelques airs delle vecchine parti, ont été couverts d'extraordinaires applaudissements, suivis des cris: Evviva il maestro! Evviva il maestrino!
«Le 27, on a répété deux airs de la prima donna, et, comme c'était jeudi, qu'on allait par conséquent entrer dans le vendredi, il fallait tâcher d'en finir plus promptement, sans quoi on aurait aussi répété le duo, car le tapage recommençait déjà. Mais la majorité du public voulait rentrer pour pouvoir manger encore; et l'opéra, avec ses trois ballets, avait duré six bonnes heures. Aujourd'hui la troisième représentation.»
Les deux triomphateurs vont jouir de leur renommée à Venise.
Ils racontent l'enthousiasme dont ils sont l'objet dans cette capitale des sensualités de l'oreille.
«Nous sommes tellement tourmentés, tirés en tous sens, que je ne sais pas qui l'emportera de ceux qui demandent. C'est dommage que nous ne puissions pas nous arrêter plus longtemps ici, car nous avons fait ample connaissance avec toute la noblesse, et partout, dans les salons, à table, dans toutes les occasions, nous sommes tellement comblés d'honneurs que non-seulement on nous fait chercher et ramener dans les gondoles par le secrétaire de la maison, mais encore que le maître de la maison lui-même nous accompagne chez nous; et ce sont les premiers personnages de Venise, les Cornero, Grimani, Mocenigo, Dolfin, Valier.
«Je crains de trouver de bien mauvais chemins, car il y a des pluies effroyables. Basta! il faut prendre les choses comme elles viennent. Tout cela me laisse dormir tranquillement.»
Ils songent au retour. Les premières réminiscences des premières amours remontent au cœur du jeune compositeur. «Dis à mademoiselle de Moelk, écrit Wolfgang à sa sœur, que je me réjouis bien de revenir à Salzbourg, rien seulement que pour recevoir en prix de ma sérénade un cadeau comme celui que j'ai reçu d'elle après un certain concert. Elle saura bien de quel cadeau je veux parler.»
La sérénade a un succès fou sur le théâtre de Milan. Les deux artistes partent de cette ville au bruit des bravos, qui les suivent de ville en ville jusqu'à Salzbourg. Ils y jouissent quelque temps de leur félicité domestique dans une indigence que la gloire n'a pas encore adoucie. Puis le père, le fils et la fille Nanerl reviennent, en 1772, tenter la renommée et la fortune à Milan. La pauvre mère, cette fois, reste seule à Salzbourg par économie. Ce déchirement de famille empoisonne tous les succès des trois artistes séparés de ce qu'ils aiment. Le regret de la mère absente les rappelle vite à Salzbourg. L'ambition de leur art les ramène en 1773 à Vienne; ils n'y recueillent que des applaudissements et vingt ducats, insuffisants pour payer leur retour. Le même espoir de meilleure fortune les attire à Munich; cette fois c'est la mère qui accompagne sa fille et son fils à la cour de Bavière: le pauvre père, fixé par ses appointements de second violon et de second maître de chapelle auprès du prince-évêque, avare et brutal protecteur, reste désolé et seul avec le canari et le chien de la maison.
Munich trompe toutes les espérances de la famille. La mère renvoie sa fille à son père et emmène son fils à Paris; ils y passent deux ans à chercher et à attendre en vain une destinée digne du génie croissant de Wolfgang. La description de ces angoisses du talent méconnu attendrit jusqu'aux larmes dans la correspondance du fils et de la mère avec la sœur et le père. Ces quatre âmes à l'unisson pleurent, espèrent, se découragent, se consolent, s'entraînent, se confient à travers la distance de Salzbourg à Paris et de Paris à Salzbourg. C'est le poëme intime de la douleur, de la patience, de la séparation, de la piété dans la correspondance de quatre exilés du ciel ici-bas. On comprend en la lisant combien le cœur de Mozart, pétri par toutes les douleurs du génie de l'isolement et de la déception, et resserré seulement contre le cœur de sa mère, dut concentrer en soi de ces notes plaintives ou pathétiques qui éclatèrent plus tard dans ses symphonies, dans ses Requiem, dans ses messes, et surtout dans son chef-d'œuvre, Don Juan. Notre cœur ne peut rien inventer quoiqu'il puisse tout sentir; c'est le malheur, l'amour, la piété, la mort qui le rendent harmonieux. Défiez-vous des poëtes et des musiciens heureux.
Lisez au moins cette lettre du père, le lendemain du jour où il resta dans sa maison vide, et jugez ce que la séparation devait être pour cette famille de quatre cœurs.