«Tous ceux qui disent que tes compositions réussiront à Paris ont raison, et tu es convaincu comme moi que tu es capable d'écrire dans tous les genres. Tu n'as pas à t'inquiéter des leçons à donner à Paris. D'abord, personne n'ira dès ton arrivée renvoyer son maître pour te prendre. En second lieu, personne ne te prendra, si ce n'est peut-être quelques dames qui jouent déjà bien, qui veulent perfectionner leur goût, et, dans ce cas, elles payeront bien. De plus, ces dames se donneront toutes sortes de peines pour obtenir des souscriptions pour tes compositions. Les dames sont tout à Paris: elles sont grands amateurs du clavecin, et il y en a qui jouent admirablement.—Ce sont là tes gens, et les compositions sont tes affaires; car tu peux acquérir gloire et argent en publiant des morceaux de clavecin, des quatuors de violon, des symphonies, puis un recueil d'airs français avec accompagnement de clavecin, comme celui que tu m'as envoyé, et enfin des opéras.—Quelle difficulté vois-tu à cela? Tu t'imagines que tout doit être fait sur-le-champ, avant même qu'on t'ait vu ou qu'on ait entendu quelque chose de toi. Relis les témoignages de nos anciennes connaissances à Paris. Ce sont tous, ou du moins la plupart, les plus grands personnages de cette ville. Tous auront envie de te voir, et il n'y en a que six (un seul grand suffirait) qui s'intéressent à toi; tu feras ce que tu voudras. Comme, selon toutes les probabilités, cette lettre est la dernière que tu recevras de moi à Manheim, elle s'adresse surtout à toi.

«Tu peux bien te figurer en partie, mais tu ne peux sentir comme moi combien ce nouvel éloignement me pèse au cœur. Si tu veux prendre la peine de penser mûrement à ce que j'ai entrepris avec vous, mes deux enfants, dans vos années les plus tendres, tu ne m'accuseras pas de pusillanimité, et tu me rendras justice, avec tout le monde, qu'en tout temps j'ai été un homme ayant le courage de tout entreprendre. Seulement j'ai toujours agi avec toute la prévoyance et la réflexion que l'homme peut y mettre. On ne peut rien contre le hasard; Dieu seul voit l'avenir. Nous n'avons été jusqu'à ce jour, en vérité, ni heureux, ni malheureux. Nous avons, Dieu merci, flotté entre les deux extrêmes. Nous avons tout tenté pour te rendre heureux et faire notre bonheur par le tien, ou du moins pour te fixer dans ta vraie carrière; mais le sort a voulu que nous n'ayons pas pu réussir. Notre dernière démarche nous a complétement abattus. Tu vois clair comme le jour que désormais la destinée de tes vieux parents, celle de ta si jeune, si bonne et si aimante sœur, est uniquement entre tes mains. Depuis votre naissance, et bien avant, depuis mon mariage, j'ai fait certes assez de pénibles sacrifices et mené une vie assez dure pour entretenir, avec 25 fl. de revenu mensuel assuré[2], une femme, sept enfants et ta grand'mère, pour supporter des frais de couches, de mort, de maladie, frais et dépenses qui, si tu veux y penser, te convaincront que non-seulement je n'ai pas employé un kreutzer pour le moindre plaisir personnel, mais encore que, sans une grâce spéciale de Dieu, je n'aurais jamais pu, avec toutes mes spéculations et mes amères privations, m'en tirer et vivre sans faire de dettes; et cependant je n'ai jamais eu de dettes qu'aujourd'hui. Je vous ai sacrifié à tous deux toutes mes heures, dans l'espoir que non-seulement vous parviendriez à vous tirer honorablement d'affaire, mais encore que vous me procureriez une tranquille vieillesse, me permettant de rendre compte à Dieu de l'éducation de mes enfants, de songer au salut de mon âme sans autre souci, et d'attendre paisiblement la mort. Mais la Providence et la volonté de Dieu ont ordonné les choses de façon qu'il faut que de nouveau je me résigne à la dure nécessité de donner des leçons, et cela dans une ville où la peine est si mal payée qu'on ne peut en tirer de quoi s'entretenir soi et les siens; et, malgré cela, il faut être content et s'exténuer à parler pour encaisser du moins quelque chose au bout du mois. Or, non-seulement, mon cher Wolfgang, je n'ai pas la moindre méfiance à ton égard, mais je place toute ma confiance tout mon espoir en ta filiale affection. Tout dépend de ta raison d'abord, et tu as certainement de la raison, quand tu veux la consulter; puis des circonstances plus ou moins heureuses. Celles-ci on n'en est pas maître; la raison, tu la consulteras toujours, je l'espère et je t'en prie. Tu vas entrer dans un monde nouveau, et il ne faut pas que tu t'imagines que c'est par préjugé que je tiens Paris pour une ville si dangereuse; au contraire, je n'ai, par ma propre expérience, aucun motif de considérer Paris comme dangereux; mais ma situation d'alors et ta position actuelle diffèrent comme le ciel et la terre. Nous demeurions dans la maison d'un ambassadeur, et la seconde fois dans une maison privée. J'étais un homme fait, vous étiez des enfants. J'évitai toute connaissance, et surtout toute espèce de familiarité avec les gens de notre profession. Rappelle-toi que j'en fis de même en Italie. Je ne cherchais la connaissance et l'amitié que des gens d'un haut rang, et de ceux-là seulement qui étaient posés; jamais de jeunes hommes, quand ils eussent été de la plus haute volée. Je n'invitai personne à venir me voir chez moi pour conserver ma liberté, et je tins toujours comme plus raisonnable d'aller visiter les autres quand cela me convenait; car, s'ils me déplaisent et si j'ai à travailler, je puis ne pas les aller voir, tandis que, si les gens viennent chez moi et s'ils m'ennuient, je ne sais comment m'en débarrasser; s'ils me conviennent d'ailleurs, ils peuvent précisément me gêner dans mon travail. Tu es un jeune homme de vingt-deux ans; tu n'as par conséquent pas le sérieux de l'âge qui peut empêcher de rechercher ta connaissance ou ton amitié tant de jeunes hommes de quelque rang qu'ils puissent être, tant d'aventuriers, de mystificateurs, d'imposteurs, jeunes ou vieux, qu'on rencontre dans le monde de Paris. On se laisse entraîner on ne sait comment, et on ne sait plus comment s'en tirer. Je ne veux pas même parler des femmes, car là il faut une extrême retenue et toute la raison possible, puisque, sous ce rapport, la nature elle-même est notre ennemie, et que quiconque n'emploie pas toute sa raison pour se modérer et se maintenir dans les bornes légitimes l'appellera en vain à son secours quand il sera tombé dans l'abîme: c'est là un malheur qui ne se termine ordinairement qu'à la mort. Avec quel aveuglement on se laisse d'abord attirer par des plaisanteries, par des caresses, par des jeux tout à fait insignifiants, dont rougit plus tard la raison en s'éveillant! Peut-être l'as-tu déjà appris quelque peu par ta propre expérience. Je ne veux pas te faire de reproche; je sais que ta m'aimes non-seulement comme ton père, mais comme ton ami le plus sûr et le plus fidèle, et que tu es convaincu que c'est entre tes mains, après Dieu, pour ainsi dire, que se trouvent aujourd'hui notre bonheur ou notre malheur, ma vie ou ma mort prochaine. Si je te connais, je n'ai à attendre de toi que de la joie, et c'est ce qui me console de ton absence, laquelle me ravit la paternelle joie de t'entendre, de te voir, de t'embrasser. Vis donc comme un vrai chrétien, comme un bon catholique; aime et crains Dieu; prie-le avec confiance et avec ardeur, et mène une vie tellement chrétienne qu'au cas où je ne devrais plus te voir l'heure de ma mort ne soit pas pour moi une heure de trouble et d'angoisse. Je te donne de tout mon cœur ma paternelle bénédiction, et suis jusqu'à la mort ton père dévoué, ton ami le plus sûr.»

Il n'y a pas de père qui puisse lire une telle lettre sans larmes; il n'y a pas de fils qui, en la lisant, ne reconnaisse la Providence dans cette paternité divine du père et de la mère ici-bas.

Hélas! le pauvre jeune artiste ne devait pas tarder à en perdre la moitié la plus présente et la plus adorée dans la personne de cette mère qui était devenue pour lui tout un univers pendant son isolement à Paris.

Il avait trouvé à Paris quelques leçons à donner et quelques concerts pour se faire entendre. Il raconte, avec des souvenirs amers, dans plusieurs lettres, les tribulations de l'artiste cherchant des protecteurs et ne trouvant que des indifférents. C'est l'histoire de tous les siècles. Lisez celle-ci:

LE FILS AU PÈRE.

«Paris, le 1er mai 1778.

«Nous avons reçu votre lettre du 12 avril. J'ai tardé à vous répondre, espérant toujours pouvoir vous raconter quelque chose de nouveau relativement à nos affaires; mais je suis obligé de vous écrire sans avoir rien de certain, rien de positif à vous mander. M. Grimm m'a donné une lettre pour madame la duchesse de Chabot, et j'y ai couru. Le but de cette lettre était de me recommander à madame la duchesse de Bourbon (qui était alors au couvent), et de me rappeler au souvenir et à l'intérêt de madame de Chabot. Huit jours se passent sans que j'entende parler de rien. Mais on m'avait engagé à revenir au bout de huit jours; je n'y manque pas, et j'accours. J'attends d'abord une demi-heure dans une pièce énorme, sans feu, sans poële, sans cheminée, froide comme la glace. Enfin la duchesse de Chabot arrive avec la plus grande politesse, et me prie de me contenter du clavecin qu'elle me montre, aucun des siens n'étant prêt; elle m'engage à l'essayer. «Très-volontiers,» lui répondis-je; «mais en ce moment cela m'est impossible, car j'ai les doigts tellement gelés que je ne les sens plus.» Je la prie de vouloir du moins me faire entrer dans une pièce ou il y aurait une cheminée et du feu. «Oh! oui, Monsieur, vous avez raison.» Ce fut toute sa réponse. Alors elle s'assit, se mit pendant une heure à dessiner en compagnie de quelques messieurs qui étaient réunis en cercle autour d'une table. Là j'eus l'honneur d'attendre encore pendant toute une heure. Portes et fenêtres étaient ouvertes. J'étais glacé, non-seulement des mains et des pieds, mais de tout le corps, et la tête commençait à me faire mal. Il régnait dans le salon altum silentium, et je ne savais plus que devenir de froid, de migraine et d'ennui. J'eus plusieurs fois envie de m'en aller roide: je n'étais retenu que par la crainte de déplaire à M. Grimm. Enfin, pour abréger, je jouai sur ce misérable piano-forte. Le pire, c'est que ni madame ni ces messieurs n'interrompirent un instant leur dessin, et que je jouai pour la table, les chaises et les murailles. Enfin, excédé, je perdis patience. J'avais commencé les variations de Fischer; j'en jouai la moitié et je me levai. Alors une masse d'éloges. Quant à moi, je leur dis ce qu'il y avait à dire, qu'avec un pareil clavecin il n'y avait pas moyen de se faire honneur, et qu'il me serait fort agréable de jouer un autre jour sur un meilleur instrument. Mais elle n'eut pas de cesse que je ne consentisse à rester encore une demi-heure pour attendre son mari.

«Celui-ci, à son arrivée, s'assit près moi, m'écouta avec la plus grande attention, et alors j'oubliai le froid, la migraine, l'attente, et, malgré le misérable clavecin, je jouai comme lorsque je suis en bonne disposition. Donnez-moi le meilleur instrument de l'Europe et des auditeurs qui n'y comprennent rien ou n'y veulent rien comprendre, et qui ne sentent pas avec moi ce que je joue; je perds toute joie, tout honneur à jouer. J'ai plus tard tout raconté à M. Grimm. Vous m'écrivez que vous pensez que je fais force visites pour faire de nouvelles connaissances ou renouveler les anciennes; mais c'est impossible. Il n'y a pas moyen d'aller à pied; tout est trop loin, et il y a trop de boue; car Paris est une ville horriblement boueuse, et pour aller en voiture on a l'honneur de jeter quatre ou cinq livres par jour sur le pavé, et encore pour rien, car les gens se contentent de vous donner des compliments et pas autre chose. On me prie de venir tel ou tel jour; j'arrive, je joue, on s'écrie: Oh! c'est un prodige, c'est inconcevable, c'est étonnant! et puis: Adieu. En ai-je jeté ainsi par les rues, de l'argent, dans les commencements, le plus souvent sans même connaître les gens! On ne croit pas de loin combien cela est fatal. En général, Paris a beaucoup changé.»

Quand on pense que ce pauvre frileux touchant de ses doigts engourdis le clavecin vermoulu d'une antichambre pour des oreilles inattentives était le Raphaël de la musique, l'auteur futur du Mariage de Figaro et de la tragédie de Don Juan dans un même homme, les yeux se mouillent et le cœur se crispe; de tous les déboires du génie en ce monde, le plus amer c'est l'ignorance de ses juges.