«S'il y avait ici à Paris, s'écrie-t-il en versant tous ces déboires dans le cœur de son père, s'il y avait un coin seulement où les gens eussent de l'oreille pour entendre, un cœur pour sentir, du goût pour comprendre quelque chose à la musique, je rirais volontiers de toutes ces misères, mais je vis malheureusement parmi les brutes (en ce qui concerne la musique). Non, il n'y a pas au monde, ne croyez pas que j'exagère, une ville plus sourde que Paris. Je remercierai le Dieu tout-puissant si j'en reviens avec le goût sain et sauf! Je le prie tous les jours de me donner la grâce de persévérer ici, afin que je fasse honneur à toute la nation allemande, que je gagne quelque argent pour être en état de vous venir en aide, qu'en un mot nous nous réunissions tous les quatre, et que nous passions le reste de nos jours dans la paix et dans la joie.»
XV
Cette paix et cette joie, qu'il aimait à voir en perspective, se changèrent peu de jours après en larmes éternelles et en complet isolement: la seule joie de sa solitude, sa mère, malade de tristesse et d'exil, lui donnait de temps en temps des appréhensions sur sa santé; il la soignait comme le souffle de ses lèvres, il passait seul les jours et les nuits à composer, à prier, à espérer et à désespérer à son chevet.
Tout à coup la lettre du 3 juillet 1778 à l'abbé Bullinger de Salzbourg prépare la fatale nouvelle pour son pauvre père. La main de la religion lui paraît seule assez forte et assez douce pour la lui faire accepter sans mourir.
WOLFGANG MOZART À M. L'ABBÉ BULLINGER.
«Paris, 3 juillet 1778.
«Excellent ami (pour vous tout seul),
«Pleurez avec moi, mon ami! Ce jour est le plus triste de ma vie.—Je vous écris à deux heures du matin.—Il faut que je vous le dise: ma mère, ma mère bien-aimée n'est plus! Dieu l'a rappelée auprès de lui. Il l'a voulu!—C'est ce que j'ai bien vu, et je me suis abandonné à la volonté divine. Il me l'avait donnée, il pouvait me la reprendre. Représentez-vous les inquiétudes, les angoisses, les tourments que j'ai éprouvés durant ces quinze jours. Elle est morte sans en avoir conscience; elle s'est éteinte comme une lampe; elle s'était confessée trois jours auparavant, elle avait communié et reçu l'extrême-onction. Les trois derniers jours elle a eu un constant délire, et aujourd'hui, vers cinq heures vingt et une minutes au soir, elle est tombée en agonie et a perdu en même temps tout sentiment. Je lui serrai la main, je lui parlai; elle ne me vit pas, ne m'entendit plus, ne sentit rien, et elle resta ainsi pendant cinq heures, jusqu'au moment de sa mort, vers dix heures vingt et une minutes du soir. Il n'y avait personne auprès d'elle que moi, un de nos bons amis, que mon père connaît, M. Haine, et l'hôtesse. Il m'est impossible de vous décrire aujourd'hui toute la maladie. Je suis convaincu qu'elle devait mourir; Dieu l'a ainsi voulu. Je n'ai d'autre prière à vous faire que de vous demander de préparer le plus doucement possible mon pauvre père à cette triste nouvelle. Je lui écris par ce même courrier qu'elle est dangereusement malade. J'attends sa réponse pour savoir comment j'aurai à lui écrire. Mon ami, ce n'est pas d'aujourd'hui, c'est depuis fort longtemps que je suis préparé! J'ai, par une grâce toute particulière de Dieu, tout supporté avec fermeté et résignation. Lorsque le danger devint imminent, je ne priai Dieu que de deux choses, savoir: d'accorder une mort bienheureuse à ma mère, et à moi force et courage; et le bon Dieu m'a exaucé et m'a départi ces deux grâces dans la plus grande mesure. Vous donc, mon excellent ami, n'ayez d'autre souci que de me conserver mon père; encouragez-le; qu'il ne se laisse point abattre et désoler lorsqu'il apprendra cette fatale nouvelle. Je vous recommande aussi ma sœur de toute mon âme. Allez les voir sans retard, je vous en supplie; ne leur dites pas encore qu'elle est morte, mais préparez-les; tâchez que je puisse être tranquille, et que je n'aie pas à craindre un nouveau malheur. Conservez-moi mon cher père, ma sœur bien-aimée. Répondez-moi immédiatement, je vous prie.
«Adieu; je suis votre très-obéissant et reconnaissant serviteur,
«Wolfgang-Amédée Mozart.»