«Il estime les gens de lettres, mais il ne mendie pas leurs suffrages; il ne s'abaisse ni ne s'élève devant eux; il se contente de ne pas les offenser, et de les traiter avec honneur quand ils viennent à lui. Il est au-dessus de toute crainte quand il fait ce qui est du devoir; une conduite irréprochable, jointe à des intentions pures et droites, lui sert de bouclier contre tous les traits qu'on pourrait lui lancer: la justice et les lois sont les armes dont il se sert pour se défendre ou pour attaquer. L'amour qu'il porte à tous les hommes le met en droit de n'en craindre aucun; l'exactitude scrupuleuse avec laquelle il pratique les cérémonies, obéit aux lois et s'astreint à l'observation des usages reçus, fait sa sûreté, même sous les tyrans. Quelque vaste que puisse être l'étendue de son savoir, il travaille à l'agrandir encore; il étudie sans cesse, mais non pas jusqu'à s'épuiser; il connaît en tous genres les bornes de la discrétion, et il ne va jamais au delà.
«Quelque ferme qu'il soit dans le bien, il veille continuellement sur lui-même pour ne pas se négliger. Dans tout ce qui est honnête et bon il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent, chez lui, au profit de la vertu.
«Il est grave quand il représente, affable et bon avec tous, d'humeur toujours égale avec ses amis.
«Il se plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne rebute point ceux qui ne le sont pas.
«Au dedans, je veux dire dans l'enceinte de sa famille, il ne témoigne aucune prédilection, et ne donne aucun sujet de soupçonner qu'il est porté à favoriser l'un au préjudice de l'autre; au dehors, c'est-à-dire en public, il traite également tout le monde, suivant le rang de chacun. L'eût-on grièvement offensé, ou par des paroles injurieuses, ou par des actions insultantes, il ne donne aucun signe de colère ou de haine; et son extérieur, serein et tranquille, est une preuve non équivoque de la tranquillité d'âme dont il jouit.
«Le vrai philosophe cherche à se rendre utile à l'État n'importe de quelle manière. Si, par quelque action éclatante ou par quelque ouvrage important, il mérite bien de la patrie, il ne fait pas valoir ses services dans la vue d'en être récompensé; il attend modestement et avec patience que la libéralité du prince se déploie en sa faveur; et s'il arrive que, dans la distribution des grâces, on l'ait oublié, il ne s'en plaint pas, il n'en murmure pas. Le suffrage des hommes honnêtes, l'honneur d'avoir contribué en quelque chose à l'avantage de ses compatriotes et de tous les hommes, lui suffisent.»
—«Je me fais votre premier disciple,» dit le roi, «mais enseignez-moi le moyen infaillible de rendre mes peuples vertueux et heureux.
—«Ce moyen,» répondit Confucius, «est de ne rien commander qui ne soit conforme au grand Ly (mot qui renferme dans son sens la raison, la conscience et la convenance des choses). C'est sur la raison, la conscience et la convenance, exprimées par ce mot complexe Ly, que la société est fondée; c'est par ces trois principes que l'homme social s'acquitte, avec la gradation des devoirs, de ce qui convient envers le ciel. Ce sont ces trois principes divins, incorporés par le ciel dans notre nature, qui lient les hommes vivants entre eux en leur manifestant et en leur imposant ce qu'ils se doivent les uns aux autres. Ôtez ces trois inspirations fondamentales de la société, toute la terre n'est plus que confusion et que trouble; il n'y a plus ni rois, ni supérieurs, ni inférieurs, ni égaux; les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes, les pères et les enfants, les frères et les sœurs, tous sans distinction seront une mêlée confuse de créatures sans ordre et sans liens.»
XXXI
Une magnifique théorie de l'ordre graduellement établi dans la famille, puis dans la cité, puis dans l'État, puis dans le monde, développe dans la bouche de Confucius ce principe fondamental de la raison, de la conscience, de la convenance. Platon n'est pas plus haut, Montesquieu plus analysateur, Fénelon plus pieux, J. J. Rousseau plus populaire, Mirabeau plus politique. On s'anéantit devant cette révélation, cette expérience et cette éloquence énonçant il y a vingt siècles, au fond d'une Asie inconnue, des principes sociaux et politiques qui semblent exhumés du sépulcre d'une humanité aussi savante et aussi expérimentée que la nôtre; on se demande comment les bienheureux rêveurs d'un progrès récent, continu et indéfini peuvent concilier leur théorie avec tant de sagesse au commencement et tant de décadence de doctrines à la fin?