J'aurais tort de m'étonner pourtant, en y réfléchissant, de cette indifférence: c'était naturel; quand on demande justice ou faveur à son pays, le crime impardonnable, c'est de vivre. La mort seule absout de certains services comme de certaines célébrités. Il faut savoir mourir à propos. Je n'ai pas eu cette bonne fortune, quoique j'aie tout fait pour la rencontrer à son heure et à sa place; mais Dieu, le maître du premier jour, est le maître aussi du dernier. Attendons.
Jusqu'ici ce mouvement sympathique et honorable du cœur des nations s'était produit partout, en Angleterre, en Irlande, en France, toutes les fois qu'on avait fait appel à leurs sentiments ou à leur honneur en faveur d'un de leurs contemporains quelconque, serviteurs du pays, hommes d'État, orateurs, écrivains, poëtes. Mes amis se croyaient fondés, bien à tort, à espérer la même réponse au même appel. Les antécédents les trompaient, comme ils m'auraient trompé moi-même à leur place. Ils ne tenaient pas assez compte du temps, des circonstances, des ressentiments immérités, mais implacables, des envies sourdes qui attendent l'heure des disgrâces pour se révéler. Ces amis ont rencontré sous leurs pas ces embûches, ces impopularités, ces calomnies, ces inimitiés, dans les classes mêmes auxquelles ils supposaient la mémoire de quelques dévouements.
Ces calamités privées de fortune, auxquelles ils croyaient pouvoir intéresser le pays parce qu'ils s'y intéressaient cordialement eux-mêmes, ont été très-faussement et très-odieusement interprétées par ceux qui me haïssent, sans autre raison de me haïr que mon nom.
Les uns ont attribué ces embarras de fortune à des dissipations de main fabuleuses ou à des prodigalités de cœur sans prudence, afin d'avoir le droit de détourner les yeux et l'intervention du pays de revers selon eux trop bien mérités. C'est une calomnie de bonne foi que ma vie au grand jour réfute pour tous ceux qui me connaissent. J'ai vécu selon mon état, comme le conseillent les moralistes et les économistes les plus sévères; je n'ai jamais eu d'autre luxe que quelques habitations héréditaires, trop vastes pour ma fortune, à la campagne, habitations qu'il ne dépendait pas de moi de démolir sans avilir la valeur et sans anéantir les produits de l'administration rurale de mes terres en vignobles. Si je n'avais eu que la vigne de Naboth, je n'aurais pas eu les celliers et les pressoirs d'Horace ou de Cicéron. Ma fortune, plus apparente que réelle, n'a jamais été très-grande. On serait étonné si j'exposais ici la modicité des patrimoines que j'ai reçus de mes pères, défalcation faite de leurs charges. Je n'ai rien dévoré, quoi qu'en disent en chiffres emphatiques les déclamateurs contre mes prétendues somptuosités. Tous mes mobiliers, de luxe soi-disant asiatique, réunis, n'égaleraient pas, à beaucoup près, la valeur du plus modique mobilier d'un appartement d'habitué de bourse de la rue Vivienne ou de la rue de Richelieu. Où sont donc les monuments de mon opulence? Où sont donc mes usines à dix mille marteaux? Je n'ai jamais mis dans toute ma vie qu'une pierre sur une pierre, et c'était pour marquer la place de deux tombeaux!
Dat veniam corvis, vexat censura columbas.
Les autres me reprochent une large hospitalité toute rustique et toute paysanesque dans mes champs. Ils ne savent pas que cette hospitalité même dont ils me font un crime est un impôt personnel et inévitable sur la célébrité bien ou mal acquise. Il y a certains noms qui obligent. Toutes les infortunes sans boussole de la France et même de l'Europe se tournent par instinct vers certains noms, je ne dis pas plus illustres, mais plus notoires que les autres noms, pour solliciter pitié, appui ou secours. Le seuil de ces hommes de bruit est assiégé d'indigences qui touchent, leur table est chargée de lettres écrites avec des larmes. Il y a telle année de ma vie où j'en ai reçu jusqu'à dix mille, de ces lettres, et cela depuis que je suis rentré dans l'obscurité. Que pouvez-vous devenir, eussiez-vous le visage aussi froid et le cœur aussi dur que votre métal?
Les années qui ont suivi immédiatement la révolution de 1848 ont été particulièrement onéreuses et pour ainsi dire obligatoires. Comment refuser de partager sa dernière épargne avec ceux qui ont partagé vos efforts et vos périls pour maintenir l'ordre et pour préserver la société, dans ces heures où ces braves citoyens, moins intéressés en apparence que nous à la propriété, offraient généreusement leur sang pour elle?
Puis les années désastreuses pour les vignobles se sont succédé pendant une période de dépense sans revenu. Il a fallu s'obérer davantage pour nourrir environ cinq cents bouches d'ouvriers de la terre sans pain.
Puis les intérêts des dettes constituées et des dettes nouvelles se sont accumulés sur le capital. J'ai espéré supporter seul ce triple poids d'une révolution qui avait pesé sur moi plus que sur d'autres, de terres sans produit et d'intérêts exorbitants; j'ai tenté d'y suffire à force de travail d'esprit. Grâce au public et à un concours dont je serai toujours reconnaissant, ce travail rapportait libéralement son salaire. Mais les événements transforment la scène; la main se lasse, le public se rassasie, les ennemis dénigrent: qui dit public dit hasard; le métier d'hommes de lettres n'est qu'un jeu de dé avec l'opinion. Ce travail enivre et ne nourrit pas. On compte les produits, on ne compte pas les frais, les déceptions et les mécomptes. Les deux crises financières de 1856 et 1857 ont fait le reste.
—Pourquoi ne vendiez-vous pas vos terres? me dit-on aujourd'hui avec une apparence de raison qui trompe les esprits mal informés.