XII
Tel est l'aperçu de cette littérature politique et morale prodigieuse qui a fait la Chine et qui la résume. Ce résumé encyclopédique est lui-même le résumé de deux cent mille volumes qui se multiplient tous les jours sur toutes les connaissances humaines, et cela dans une langue triple, tellement riche en mots et tellement parfaite en construction logique qu'elle est à elle seule une science dépassant presque la portée d'une vie d'étude.
Une seule chose manque à cette civilisation par les lettres: l'art de la guerre. On le conçoit: la guerre, en elle-même, est une barbarie; les philosophes et les lettrés chinois la réprouvent; ils la considèrent comme un exercice criminel de la force brutale qui ne prouve rien et qui détruit tout. Semblables à nos quakers européens ou américains, ils se sont désarmés eux-mêmes sans réfléchir que, si la guerre offensive était un crime, la guerre défensive, qui préserve la famille, la patrie, la civilisation elle-même, était la plus énergique des vertus d'un peuple. Aussi ont-ils tout ce qui rend la patrie prospère au dedans et rien de ce qui la protége au dehors. C'est par là qu'ils périssent et qu'ils seront bientôt à la merci de l'Europe armée qui fait violence à leur empire. Nous ne sommes pas du nombre de ceux qui désirent que l'Europe armée fasse invasion dans cette ruche de quatre cents millions d'hommes; quoi qu'en dise notre orgueil européen, cette invasion amènerait la plus grande destruction de traditions, d'antiquités, d'institutions, de législation, d'administration, de sagesse, de langue, de livres, de mœurs, de travail industriel dans la Chine, cette fourmi du monde, dont jamais le globe ait été témoin! Et cela pourquoi? Qu'avons-nous à leur porter en échange, que de l'opium et que la mort? Nous avons reçu d'eux, en science, en arts, en industrie, la soie, la porcelaine, la poudre à canon, le gaz, l'imprimerie, le papier, les couleurs, la boussole, importations récentes en Europe, sans date en Chine. Nous leur reporterions en instruments de ruine ce que nous en avons reçu en instruments de civilisation et de progrès. Respectons cette agglomération d'hommes innombrables, laborieux, et relativement sages, que les siècles eux-mêmes ont respectée. Le nombre ne prouve rien, dit-on; on se trompe: trois ou quatre cents millions d'hommes vivant, multipliant, pensant, travaillant au moins depuis vingt-cinq siècles sur le même point du globe, attestent, dans la pensée et dans les lois qui les maintiennent en société, un ordre que nous ne connaissons pas en Europe, et que l'Amérique seule pourra peut-être présenter un jour à nos descendants, si le principe de la liberté républicaine est aussi civilisateur et aussi conservateur dans l'avenir que le principe de l'autorité paternelle. Ce principe moderne de la liberté républicaine, où chacun est le gardien de son droit par le respect spontané du droit d'autrui, paraît le chef-d'œuvre de la civilisation future au delà de l'Atlantique. L'Amérique alors serait destinée à faire le contre-poids de la Chine; les deux hémisphères auraient deux principes en contraste, et non en hostilité, dans l'univers: la paternité en Chine, la liberté en Amérique; ici le fils, là le citoyen; principes tous deux féconds en moralité, en devoirs et en prospérité pour les différentes races humaines.
Quant à nous, Européens, qu'avons-nous à représenter que l'inconstance, les versatilités, les courtes grandeurs, les chutes profondes, les progrès rapides, les décadences soudaines, les péripéties éternelles de principes contraires et de mouvements sans repos? Nous sommes grands et ils sont sages; nous jouons le drame héroïque, intéressant, instructif, quelquefois lamentable, sur la scène des siècles; nous emportons les applaudissements de la postérité, mais nous disparaissons, et ils demeurent. Le génie est plus jeune chez nous, la sagesse est plus vieille chez eux: sachons nous connaître.
Je n'ai pas parlé encore ici de la littérature purement littéraire de la Chine; je n'ai parlé que de sa littérature morale et politique: pourquoi? J'y reviendrai, mais je vais vous le dire en deux mots: c'est que, à l'exception de leur histoire, la littérature de la Chine est pauvre et médiocre; ils n'ont que de la raison et peu d'imagination. Ils n'ont point de poëme épique! Qu'est-ce qu'un peuple qui n'a point de poëme épique au seuil de sa littérature et de son histoire? C'est un paysage qui n'a point de ciel; c'est un temple qui n'a point de mystères; c'est un jour qui n'a point de songes dans sa nuit! Les Indes ont deux poëmes épiques dans le Râmayana et le Mahâbhârata; la Grèce en a deux dans l'Iliade et l'Odyssée; les Hébreux en ont cent dans la Bible; la Perse en a un dans le Scha-nameh; l'Arabie a son Koran; Rome a son épopée dans l'Énéide; l'Italie moderne a trois grands poëmes dans ceux du Dante, du Tasse et de l'Arioste; l'Allemagne en a un dans les Niebelungen; l'Espagne en a un dans le Romancero du Cid; le Portugal en a un dans l'œuvre du Camoëns; l'Angleterre dans celle de Milton. La Chine et la France n'en ont pas encore! Est-ce la faute du génie, est-ce la faute du temps? Ce n'est peut-être pas une infériorité, mais c'est un malheur. La France le compense par mille chefs-d'œuvre d'imagination et de raison; son génie a plutôt les formes du drame, parce que ce génie est surtout en action.
Lamartine.