(1re PARTIE.)

I

Vous vous étonnerez peut-être de voir comprendre la peinture dans la littérature, comme vous vous êtes étonnés au premier moment d'y voir comprendre la musique, Mozart et son chef-d'œuvre, l'opéra de Don Juan. Vous reviendrez de votre étonnement quand je vous aurai parlé de la peinture comme vous en êtes revenus quand je vous ai parlé de la musique. Est-ce que tous les arts ne sont pas des expressions du sentiment ou de la pensée de l'homme? Est-ce que tous les arts ne sont pas des moyens de communiquer cette pensée ou ce sentiment d'un homme aux autres hommes? Est-ce que tous les arts ne sont pas des langues? Est-ce que les sons, les formes, les couleurs, les notes, la lyre, le ciseau, le pinceau, la toile, le marbre ne sont pas les lettres à l'aide desquelles le musicien, le peintre, le sculpteur, l'architecte écrivent ces langues parfaitement intelligibles de la musique, de la peinture, de la sculpture, de l'architecture? Est-ce que Mozart ou Rossini ne vous chantent pas les drames de votre âme? Est-ce que Titien, Raphaël ou Rubens ne vous peignent pas des sentiments ou des idées? Est-ce que Phidias ou Michel-Ange ne vous sculptent pas des images éternelles qui restent debout dans votre imagination comme sur leur piédestal? Est-ce que les architectes du Parthénon à Athènes, de Saint-Pierre de Rome, sur les bords du Tibre, de la cathédrale de Cordoue ou de Cologne, du Panthéon à Paris, ne vous construisent pas des pensées en pierre, en marbre ou en porphyre, aussi éloquentes que des pensées de Platon, de Cicéron, de Bossuet, de Mirabeau? Est-ce que Mozart n'est pas poëte? Est-ce que Raphaël n'est pas évangélique? Est-ce que Michel-Ange n'est pas orateur? Est-ce que Poussin n'est pas un philosophe? Est-ce que Murillo ou Vélasquez ne sont pas théologiens? Est-ce que Phidias n'est pas sur les Propylées le plus sublime des historiens et le plus majestueux des prêtres antiques? Enfin est-ce que vous n'avez pas, dans tous ces artistes de l'oreille, de l'œil ou de la main, des écrivains en langue non alphabétique, mais des écrivains parfaitement analogues aux écrivains ou aux orateurs qui écrivent en lettres de l'alphabet ou qui parlent en paroles retentissantes? Est-ce que ces écrivains sans lettres ne vous représentent pas, dans leurs génies divers, dans leurs œuvres différentes, dans leurs manières distinctes, tous les genres, toutes les œuvres, toutes les manières de la littérature écrite? Est-ce que, depuis le psaume jusqu'à la chanson, depuis l'épopée jusqu'à l'épigramme, depuis l'ode jusqu'à l'élégie, depuis la tragédie jusqu'à la comédie, depuis le discours politique jusqu'à l'entretien familier, chacun de ces artistes de la main n'a pas son parallèle dans un des grands artistes de l'esprit, auquel on le compare involontairement dès qu'on le nomme? En ne parlant aujourd'hui que des peintres, par exemple, est-ce que, quand vous parcourez de l'œil la voûte vertigineuse du Vatican, où Buonarotti a rêvé le jugement dernier, vous ne songez pas à Moïse? Est-ce qu'en voyant se dérouler page à page, sur les mêmes murailles, les fresques de Raphaël, vous ne vous sentez pas enveloppé de l'atmosphère tendre, épique ou bucolique de Virgile? Est-ce que Léonard de Vinci ne vous rappelle pas Platon? Titien, Sophocle? Est-ce qu'il n'y a pas du Démosthènes dans Michel-Ange? du Cicéron dans Rubens? du Tibulle dans Prudhon? Est-ce que les belles marines ou les grasses bergeries flamandes ne vous reportent pas aux élégies de Théocrite, le poëte maritime et pastoral de Sicile? Est-ce que Téniers lui-même, dans ses grotesques pochades de tabagies, ne vous fait pas penser aux caricatures du comique grec Aristophane? Cela n'est pas douteux: un homme rappelle l'autre; un art traduit l'autre; la pensée passe par le marbre, par le dessin, par la couleur, par le son, au lieu de passer par la plume; mais c'est toujours la pensée, c'est toujours la littérature.

II

À ce sujet, un mot de métaphysique: je ne m'en permets pas souvent. Voltaire appelait la métaphysique le roman de l'esprit; Voltaire avait raison. La métaphysique est le plus creux des romans quand on veut lui faire bâtir des systèmes surnaturels; mais, quand on se borne à lui demander l'explication naturelle et rationnelle des faits dont nous sommes entourés et que notre légèreté nous empêche d'approfondir, la métaphysique n'est plus le roman du cœur ou de l'esprit, elle est la sibylle infaillible de la raison; elle vous dit le mot de tout; elle a la clef de tout; elle ne vous mène pas bien loin, parce que, au delà d'un certain nombre de pas dans l'inconnu, tout est mystère; mais, ce petit nombre de pas dans l'inconnu, elle vous les fait faire avec sûreté, et, quand elle n'y voit plus clair, elle s'arrête et elle vous dit: Je ne sais pas. Voilà ma métaphysique, à moi, et c'est la seule que je me permette d'introduire rarement entre vous et moi pour éclaircir le sujet. Je lui demande donc aujourd'hui son mot sur la peinture.

III

Qu'est-ce que l'âme? Je vais vous répondre, non pas en théologien, mais en enfant, car l'enfant en sait autant que le théologien sur ce que personne ne peut savoir.

L'âme n'est perceptible que par la conscience qu'elle a d'exister; elle ne perçoit les impressions du monde extérieur que par ses sens, impressions qu'elle communique à son tour au monde extérieur par l'intermédiaire de ces mêmes organes appelés sens. Un philosophe a dit: Je pense, donc je suis; un autre philosophe pourrait dire de l'âme avec la même justesse: Je suis, donc je pense; car être, pour l'âme, c'est penser ou sentir.

L'âme est donc en nous un je ne sais quoi qui pense et qui sent; elle est de plus douée par le Créateur de la faculté de percevoir et de communiquer à d'autres âmes analogues elle-même des sensations et des pensées.

C'est cette faculté de percevoir et de communiquer par ses sens des sensations et des idées qui fait de l'âme un être sociable; sans cela elle serait seule comme Dieu, se suffisant à lui-même dans son infini: le grand solitaire des mondes, selon l'expression d'un ancien.